Le 26 juin, journée internationale des Nations
Unies en soutien aux victimes de la torture, vous avez
entamé une grève de la faim pour protester
contre le sort inique qu’un pouvoir sans foi ni
loi, réserve depuis des années, au militant
Hamma Hammami, votre époux, ainsi qu’à
vos enfants et à vous-même.
Vous êtes aujourd’hui au 25ème jour
de cette grève et vous déclarez que «quoique
affaiblie, vous irez jusqu’au bout ».
Tous ceux qui vous connaissent de près et même
de très loin, pour avoir simplement suivi votre
combat quotidien d’avocate, défendant le
droit de tes clients à une justice simplement
correcte, respectueuse des formes, des procédures
et des textes, savent pertinemment que vous êtes
capable, comme vous le dites, d’aller jusqu’au
bout. Non seulement parce que vous êtes une femme
de conviction, prête à payer au prix fort
son engagement moral, mais aussi parce que le client
que vous défendez aujourd’hui n’est
pas n’importe quel client. Il est votre mari,
votre ami, votre camarade, le père de vos enfants
et à ces divers titres et d’autres, l’être
qui vous est le plus cher et dont le calvaire et la
longue absence assombrissent votre existence.
Il est tout à fait légitime et c’est
tout à votre honneur de choisir de vous faire
violence et même de traumatiser les vôtres
en le faisant, en lançant ce cri du cœur
et du corps à la face du monde, pour attirer
son attention et réclamer justice.
Cet objectif, Radhia (permettez-moi de vous appeler
par votre prénom), de secouer les consciences
et d’éveiller les esprits à votre
drame familial, est déjà largement atteint
depuis les premiers jours de votre grève et sans
que vous ayez besoin d’aller jusqu’au bout.
Certes, il faudrait davantage et même autre chose
qu’une grève de la faim, pour réveiller
la conscience, sans doute embryonnaire, du monstre congelé
qui encage votre mari et tout un peuple, mais, en ce
moment et à ce stade, vous devez croire avec
le sage Socrate, que « ceux qui subissent les
injustices sont moins à plaindre que ceux qui
les leur infligent ».
Radhia
Quelque soit l’issue de votre grève sur
le sort de votre mari, vous avez largement accompli
votre mission et, paraphrasant Selima Ghazali, une autre
grande dame de ce Maghreb Résistant, vous avez
poussé vos compatriotes « à s’en
remettre à leurs consciences pour chercher et
trouver, la manière dont ils devront s’organiser
pour résister, malgré tout ». C’est
pour cela qu’il faudrait arrêter votre grève
et cesser, en optant pour une stratégie de combat
personnel, d’adopter des conduites de survie individuelle
(dans votre cas, c’est plutôt le suicide,
que Dieu vous en préserve). Il est illusoire
de croire à une solution individuelle dans un
drame collectif !
Vous pouvez me rétorquer bien sûr, que,
entouré de ma famille et n’étant,
ni dans une cellule de la prison du 9 Avril, ni même
dans la grande prison qu’est devenue la Tunisie,
il m’est facile de donner des conseils. Mais croyez-
moi, après bientôt douze ans d’exil,
la sentence d’Euripide « qu’il n’y
a pas de plus grande douleur au monde que la perte de
la patrie » relève pour moi, d’une
justice immanente.
Radhia,
Des milliers de femmes et d’hommes en Tunisie
et ailleurs, des époux et des épouses,
des sœurs, des fils et des filles sont dans votre
cas et celui de vos enfants. Séparés depuis
longtemps qui du père, du frère, de la
mère ou de la sœur, ils sont prêts
à payer chèrement le prix de la liberté
de leurs proches. Déjà et de partout,
des messages arrivent, à moi et à d’autres,
pour demander que faire pour la grande dame que vous
êtes et comment relayer votre combat, autrement
que par les communiqués de presse et de soutien.
La réponse, claire et nette, est inscrite en
droite ligne de votre action depuis près d’un
mois. Elle est dans la poursuite de cette grève
de la faim, mais par d’autres, en Tunisie et ailleurs.
Violette Daguerre, Haytham Manna, Moncef Merzouki et
moi-même, sommes prêts à prendre
immédiatement la relève. Dans de nombreux
pays, nos amis à Justicia Universalis, dont vous
avez connu certains et d’autres plus nombreux
dans d’autres organisations, se mobilisent eux
aussi, pour continuer ce que vous avez commencé
et prendre le flambeau à leur tour.
Mais pour que cela s’organise et se fasse, il
faudrait que vous arrêtiez votre grève.
Faites-nous confiance. Votre combat est le nôtre.
Il est celui de chacun de nous.
Amicalement
20 juillet 2002
Ahmed MANAÏ