A l’Attention de Madame
Donatella Rovera
Amnesty International- Londres
Chère Madame Rovera,
J’ai pris connaissance du dernier
rapport d’A.I. sur la Tunisie alors que je me
trouvais au Canada, en tournée d’information.
A mon retour en France, j’ai eu des échos
du travail formidable que vous avez accompli, avec notamment
notre compatriote K Chammari, auprès du Comité
contre la torture à Genève.
Permettez-moi de vous en féliciter très
sincèrement.
Je profite de cette occasion pour vous faire part de
ces quelques observations.
J’étais au Canada à l’invitation
de l’Association des droits de la personne au
Maghreb et de l’Université de Laval au
Québec. Ce fut aussi l’occasion de rencontrer
de nombreuses Ong, des députés et des
Officiels aux ministères de la justice et des
affaires étrangères et d’intervenir
à l’Université de Montréal
et d’Ottawa. C’est la tournée que
j’aurai dû faire l’année dernière
à l’invitation de A.I. Canada et que Londres
avait déconseillée.
En 1995 aussi, la section française d’A.I.
avait déconseillé ma participation à
une journée d’information sur la Tunisie
organisée par A.I. Lausanne. La journée
a eu lieu quand même avec ma participation et
cela grâce à l’entêtement de
monsieur Mayer, responsable de la section de Lausanne.
Je pourrais énumérer d’autres cas
où A.I. France a eu envers moi et mes amis la
même attitude négative Ainsi, il m’a
fallu récemment insister plus d’une semaine
pour me faire envoyer une invitation à un séminaire
organisé par la section française et qui
s’est d’ailleurs révélé
ouvert au public.
Mais ce n’est pas là l’objet essentiel
de ma présente lettre.
Je voudrais vous dire toute ma surprise de constater
que jamais A.I. n’a évoqué les agressions
physiques dont furent victimes des tunisiens, opposants
et défenseurs des droits humains en France.
Ainsi, le 29 février 1996, j’ai été
moi-même victime d’une agression perpétrée
par un commando de trois individus à l’entrée
de mon immeuble. Mon ami Monder Sfar l’a été
à son tour le 22 avril 1996 et de nouveau moi-même
le 14 mars 1997 à Courcouronnes, à la
suite de la publication d’un article sur laTunisie.
Cette dernière agression m’a valu une semaine
d’hôpital et trois semaines d’interruption
de travail. Elle fut jugée suffisamment grave
par les autorités françaises pour que
les ministres de la justice et de l’intérieur
se concertent le 17 mars 1997 et décident de
confier l’instruction à la brigade criminelle
de Versailles. Une semaine plus tard, le gouvernement
français chargeait le général Rondot
de transmettre aux autorités tunisiennes les
protestations du gouvernement et de l’Elysée.
Ces agressions ont failli être « dénoncées
» par le parlement européen dans une résolution
déposée par le groupe des Verts mais rejetée
lors du vote, puis dans une lettre adressée aux
autorités tunisiennes par la délégation
pour les relations avec le Maghreb, fin 1997. Elles
viennent d’être signalées par le
rapport alternatif de la FIDH, qui, elle aussi, n’a
jamais pris la peine de les dénoncer à
temps.
Concernant les campagnes de dénigrement menées
par des publications, anonymes ou non, les victimes
que vous citez ont été les dernières
à les subir, alors que vous omettez de citer
de nombreuses autres, mises en pâture et menacées
sur les colonnes de ces publications, depuis de nombreuses
années .
Ceci dit, je n’oublie pas qu’à chacune
de ces agressions vous m’aviez téléphoné,
ce dont je vous ai remercié, ainsi que pour le
soutien que vous aviez apporté à mon épouse
en 1991, tant qu’elle était en Tunisie..
Mais il me semble qu’il y a une différence
entre un geste personnel et un acte officiel.
Je vous prie de bien me comprendre. Je n’ai jamais
aspiré à devenir un cas pour A.I., ni
cherché de la publicité autour de ma personne.
J’ai la certitude que mon ami Mondher Sfar partage
mon avis. Dans le combat que nous menons ensemble depuis
près de huit ans, nous n’avons jamais cherché
à devenir des défenseurs attitrés
des droits de l’homme, ni compté sur le
soutien de quiconque, mais nous n’avons jamais
refusé non plus un soutien d’où
qu’il vienne. En général nous nous
défendons et défendons assez bien notre
cause et nous estimons que ce qui nous est arrivé
est presque normal.
En fait, si je vous écris à ce propos
et je vous prie de me croire, c’est essentiellement
pour ne pas voir A.I., qui a forcé le respect
de tous pour sa défense de toutes les victimes
de la répression en Tunisie et ailleurs, se faire
reprocher un jour une quelconque sélectivité.
Pour terminer, je vous dirais que maître Abderrahmane
El Hani, qui s’était déclaré
candidat à l’élection présidentielle
en 1994 et payé cher son audace, aurait dû
être cité dans le dernier rapport d’A.I.,
d’autant qu’il se trouve actuellement incarcéré
pour de nombreuses années et dans l’anonymat
total.
Veuillez agréer madame Rovera, mes salutations
distinguées.
Ahmed Manaï
I.T.R.I.
Cette lettre a été envoyée par
Fax. Elle n’a jamais eu de réponse.