« Ici, c'est un goulag
! » : le combat des détenus de guantanamo
à travers les lettres de Sami Nous publions une
lettre du détenu de guantanamo Sami Muhydine
Al Hajj, caméraman d’Al Jazeera, à
son avocat britannique Clive Stafford-Smith, en date
du 6 novembre 2005.
Original : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/08DE9B0F-391A-42B4-B391
A73AE742F133.htm/
Traduit de l’arabe par
Ahmed Manaï, membre de Tlaxcala, le réseau
de traducteurs pour la diversité linguistique
(transtlaxcala@yahoo.com).
Cette traduction est en Copyleft.
Dimanche 4/10/1426 H- 6/11/05 J.C.
Mon Cher Clive,
Permets-moi de te faire cette confidence : je suis taraudé
par cette question : pourquoi suis-je puni ? Cette question
obsède mon esprit et tourne en boucle dans ma
tête.
Mon histoire avec les sanctions a commencé à
la prison de Bagram. On ne nous autorisait à
aller aux toilettes que deux fois par jour : la première
juste après l’aube et la seconde avant
le crépus cule et tu ne peux y aller que lorsque
son tour arrive.
Je me souviens d’une fois où j’étais
vraiment pressé. J’ai chuchoté alors
à l’oreille de la personne qui était
devant moi, de me laisser passer avant elle. C’est
alors que le soldat en colère me crie au visage
: ne parle pas, et il m’ordonne d’aller
à la porte. Là, il m’accroche les
mains à un fil de fer et je suis demeuré
debout toute la journée à trembler de
froid, si bien que j’ai pissé dans mon
pantalon ce qui a provoqué les rires moqueurs
des soldats et des putains.
Puis à Kandahar :
En plein été, sous un soleil de plomb
et sur un solbrûlant, un soldat crie : toi, arrête,
le deuxième, le troisième et le quatrième
aussi ! Pourquoi vous parlez ? Mettez-vous à
genoux, les mains sur la tête. Nous nous exécutons
et il nous laisse ainsi sous une chaleur torride, les
genoux sur une caillasse chauffée à blanc…jusqu’à
ce que l’un d’entre nous s’évanouisse
et que les autres viennent à son secours.
Une semaine après notre arrivée à
Guantanamo, les soldats sont venus de très bonne
heure et ont ordonné aux détenus de sortir
le bras par le guichet de la porte par laquelle on nous
sert d’habitude la nourriture et ce pour nous
faire vacciner contre le tétanos, disaient-ils.
Quand mon tour est venu, je les ai informés qu’avant
de quitter Doha, je m’étais fait vacciner
contre le tétanos, la fièvre jaune, le
choléra et autres maladies et que selon le médecin,
ces vaccins étaient valides durant cinq ans.
Je n’avais donc pas à les refaire.
L’officier me cria au nez et m’ordonna de
ne pas discuter : « sors ton bras pour le vaccin,
sinon on va te faire sortir de force », me dit-il.
J’ai refusé.
Ils m’ont laissé puis sont revenus me voir
après avoir terminé avec le bloc. Mais
j’ai persisté à ne pas accepter
de me refaire vacciner. Alors ils m’ont confisqué
toutes mes affaires, du matelas à la brosse à
dents et m’ont laissé coucher à
même le sommier en fer durant trois jours et trois
nuits.
Et c’est toujours la même question qui me
revient et me tourmente: pourquoi suis-je puni ?
Les soins sont-ils obligatoires ? Sommes-nous
devenus un troupeau de moutons qu’on conduit et
parque ? Devrons-nous accepter tout sans discuter, sans
émettre la moindre objection et sans même
nous informer ?
Il m’est arrivé pire encore. Une nuit,
je m’étais couché très tôt.
J’étais exténué après
avoir été interrogé à la
salle d’interrogatoire durant des heures. C’est
alors que j’ai commis l’erreur de me couvrir
la tête et les mains. J’étais plongé
dans le sommeil quand j’entendis les cris et les
ordres d’un soldat : sors ta tête et les
mains de sous la couverture. J e me suis réveillé
en sursaut et j’ai aussitôt obéi
aux ordres. Il nous était interdit en effet de
dormir la tête ou les mains sous la couverture.
A peine je me rendors que le soldat est venu frapper
violemment à la porte de ma cage et me crier
très fort : pourquoi tu as mis la pâte
dentifrice à la place de la brosse ? Il m’accusa
de désobéir délibérément
aux lois et règlements militaires et m’ordonna
de ramasser mes affaires. Ma punition dura une semaine
entière.
Et la sempiternelle question me revient : pourquoi suis-je
puni ? Est-ce que cela constitue une raison suffisante
pour me punir en me retirant toutes mes affaires et
en me laissant dormir toute une semaine à même
le fer, sans matelas ni couverture ?
Une autre fois, j’étais en train de prendre
mon déjeuner qui consistait en un repas froid
en boîte. Après avoir fini de manger, un
soldat est venu ramasser les restes du repas et les
sachets d’emballage. Il s’est arrêté
à la porte de ma cage et a commencé à
compter les morceaux du sac d’emballage et à
les assembler. Aussitôt il me cria à la
figure : où est l’autre morceau ? je commençais
aussitôt à fouiller dans mes affaires,
vainement. C’est alors qu’il prit contact
avec son administration et revint avec la sentence :
je méritais une sanction exemplaire pour dissuader
d’autres détenus d’un tel écart.
Alors on me confisque mes affaires pendant 3 jours pendant
lesquels je me suis creusé la tête par
cette question lancinante : pourquoi suis-je puni et
qu’aurai-je fait avec ce morceau d’emballage
de plastique introuvable ?
Une autre fois, la providence m’a réuni
dans le même bloc avec Jamel l’Ougandais,
Mohamed le Tchadien et Jamel Blama le Britannique. Nous
étions réunis ensemble mais aussi unis
par la même couleur noire de peau et la même
couleur détestable de notre tenue orange. Notre
peau noire suffisait à elle seule à exciter
nos gardiens blancs contre nous pour nous harceler et
nous coller des sanctions avec ou sans motif.
Ils nous réveillaient souvent en pleine nuit
au motif de fouiller la geôle. Une certaine nuit,
ils m’ont réveillé pour une fouille.
Ils n’ont rien trouvé de suspect…à
part 3 grains de riz par terre qui avaient attiré
quelques fourmis. Alors ils me collèrent une
sanction de 7 jours. Encore une fois, je les ai mis
à profit pour creuser cette obsédante
question : pourquoi suis-je puni ? Il me paraissait
débile en effet que je le sois à cause
de 3 grains de riz et de quatre fourmis.
Une autre nuit, deux soldats s’arrêtèrent
à la porte de ma cage. Ils avaient des chaînes
et des menottes. Ils frappèrent violemment à
la porte ce qui me réveilla terrorisé.
Ils me menottèrent et me conduisirent au bloc
Romeo où ils m’ont mis dans une cage après
m’avoir déshabillé entièrement
sauf du caleçon et du tricot de peau. Rien d’autre,
ni même savon ou brosse à dents.
J’ai eu beau demander une explication à
cette sanction, sans réponse jusqu’au lendemain,
quand sur mon insistance, un responsable est venu me
dire que j’étais puni à passer deux
semaines en cage, parce qu’un soldat a trouvé
un clou sur le bord extérieur de l’ouverture
d’aération de ma cage !
J’ai alors dit au responsable : comment aurai-je
eu ce clou, d’où me viendrait-il et comment
aurai-je pu le mettre sur le bord extérieur de
cette ouverture et dans quel but ? Mais il me tourna
le dos et partit, ignorant mes questions.
Ainsi, je suis resté pendant 14 jours en position
assise évitant, par pudeur, de faire mes prières
les fesses en l’air, et j’ai dormi pendant
14 nuits froides d’hiver, à même
le fer, sans couverture ni matelas.
Les harcèlements et les provocations des soldats
se multiplièrent et se diversifièrent.
Une fois, nous avons appris qu’un soldat avait
piétiné le Saint Coran, y imprimant les
traces de ses chaussures. Tous les détenus se
révoltèrent et décidèrent
de rendre les exemplaires du livre Saint à l’administration
américaine pour éviter qu’ils ne
soient profanés sous nos yeux, surtou t que le
général s’était engagé
précédemment que ce genre de provocation
ne se renouvellerait pas. Mais ils faillirent à
leur promesse.
Suite à cela, les détenus décidèrent
de ne pas quitter leurs cages, pas même pour aller
en promenade et la douche dont ils avaient tant besoin,
et cela pour obtenir le ramassage des exemplaires du
Coran.
Comme à leur habitude, les responsables sont
aussitôt venus pour donner des ordres et proférer
des menaces. Au bout d’un moment, ils lâchèrent
les valeureuses forces anti-émeutes qui forcèrent
les geôles et se mirent à battre les détenus
avant de les enchaîner et de les menotter. Ils
leurs coupèrent les cheveux, les barbes et les
moustaches et les jetèrent dans des cages individuelles.
Comme tout détenu, mon tour arriva. Ils m’aspergèrent
les yeux d’un gaz, puis 5 soldats se mirent à
me battre, me conduisirent à l’aire de
promenade et me jetèrent au sol. Alors que j’étais
par terre, l’un d’eux me prit la tête
et la frappa contre le sol en ciment. Un autre me frappa
sur l’arcade sourcilière et l’entailla.
Le sang gicla et me couvrit le visage. Tout cela, alors
que j’étais au sol, menotté et enchaîné.
Ils me coupèrent cheveux, moustaches et barbe
et me jetèrent dans une cage individuelle, baignant
dans le sang.
Au bout d’une heure, un soldat est venu me demander,
à travers l’ouverture, si je voulais des
soins médicaux. Je refusais l’offre et
plaçais ma confiance en Dieu auprès duquel
je dénonçais l’injustice de mes
geôliers. A un certain moment, j’ai senti
que je perdais connaissance à cause de la perte
de sang, je demandais alors des soins. Ils sont venus
et m’ont fait trois points de suture à
l’arcade sourcilière, un pansement à
la tête et ils m’ont donné des somnifères,
des antibiotiques disaient-ils. Tout cela à travers
une lucarne de quelques centimètres de côté.
Je me suis endormi, écrasé par l’injustice
criarde des hommes.
Le lendemain matin, à peine ai-je ouvert les
yeux, que je me suis retrouv é confronté
de nouveau à l’obsédante question
: pourquoi je suis puni ?
Est-ce que la défense de ma foi et de ma religion,
serait un crime puni de prison ? Nos demandes de ramasser
les exemplaires du Coran afin qu’ils ne soient
pas profanés devant nos yeux serait aussi un
crime ? Pourquoi suis-je ici ? Est-ce que le départ
en Afghanistan pour quatre semaines avec une caméra
d’Aljazeera après la guerre d’agression
contre un peuple afghan désarmé,, est
aussi un crime pour lequel je dois être puni de
prison pour plus de quatre ans ? Et même de me
faire accuser de terrorisme ?
De nombreuses questions fourmillent dans ma tête,
me tourmentent l’esprit et viennent toutes buter
contre le fatras de slogans racoleurs dont se targuent
les promoteurs de la liberté, les défenseurs
de la démocratie et les protecteurs de la paix,
sur toute l’étendue de la planète.
Al Hajj
Nous poursuivons la publication de lettres du détenu
de guantanamo Sami Muhydine Al Hajj, caméraman
d'Al Jazeera, à son avocat britannique Clive
Stafford- Smith, en date du 9 août et du 20 octobre
2005. Traduit de l'arabe par Ahmed Manaï, membre
de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la
diversité linguistique (transtlaxcala@yahoo.com).
Ces traductions sont en Copyleft.
9 Août 2005
Original : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/08DE9B0F-391A-42B4-B391-A73AE742F133.htm/
Mon cher Clive,
Je te livre ces quelques impressions sur la grève
de la faim.
J'ai commencé la grève de la faim le 12
Juillet dernier au camp N°4 et plus exactement au
Bloc ³Whisky². 190 détenus y ont participé.
Nos revendications tenaient en deux points :
-L'arrêt de la main de fer à laquelle étaient
soumis les détenus, surtout au camp N°5.
-La garantie de soins médicaux et l'arrêt
des pratiques arbitraires systématiques qui consistaient
notamment à droguer les détenus et à
se jouer de leur santé mentale.
Le 15 juillet, de nombreux visiteurs sont arrivés
au camp Delta. Je crois que c'étaient des membres
du Congrès US. Pour des raisons connues des seules
autorités du camp, les visiteurs ont été
empêchés de rendre une visite normale au
camp 4. C'est peut-être en raison de la tension
qui y régnait. Il y a eu quand même une
visite de l'hôpital proche du Bloc ³Whisky².
Abattus et désespérés, les détenus
ont commencé aussitôt à hausser
la voix et à crier pour attirer l'attention des
visiteurs, dans l'espoir de pouvoir leur expliquer leur
situation. Certains criaient des slogans « Liberté
», d'autres « Bush= Hitler », ici
c'est un Goulag , c'est un scandale, c'est l'esclavage
! ».
A ce moment-là, certains visiteurs ont tenté
de s'approcher du Bloc ³Whisky² pour mieux
entendre les cris, passant outre les consignes des gardiens.
Certains visiteurs se sont intéressés
à nous alors que d'autres nous regardaient avec
mépris.
Le 15 juillet à 17 heures, les autorités
du camp Delta ont entrepris de faire évacuer
les détenus du Bloc ³Whisky² contre
leur volonté (je crois que c'était le
résultat de la visite des membres du Congrès).
Ainsi, ils ont ramené 18 détenus aux camps
2 et 3, où les conditions de détention
sont extrêmes. Parmi ces détenus, il y
avait un de tes clients, Jamel El Bannas. Bien qu'il
n'y avait aucune résistance de la part des détenus,
on a fait appel aux forces de maintien de l'ordre, connues
sous le nom de ERF.
À la fin de cette opération, ce sont 18
détenus qui ont été transférés
aux blocs 2 et 3.et les autres détenus du Bloc
³Whisky² ont demandé aussitôt
à rejoindre leurs amis aux blocs 2 et 3.
Entretemps, les conditions s'étaient dégradées
au bloc 4. Ses détenus ont eux aussi demandé
à être transférés aux blocs
2 et 3, connus pour leurs très mauvaises conditions.
En fin de compte ce sont 40 détenus qui ont été
transférés en suivant la procédure
pour évacuer le bloc 4 : ils ont abandonné
tous leurs biens et se sont avancés devant le
bloc, afin que les autorités les prennent au
sérieux.
Le 18 juillet à 15 heures, les autorités
ont commencé le transfert des détenus
aux camps 2 et 3.
Au fil des jours de la grève, un autre slogan
est apparu : Pourquoi sommes-nous des ennemis ? Scandé
par tous les détenus. Le général
nous a dit qu'il n'avait pas le pouvoir de changer cette
situation. On nous raconté que Donald Rumsfield,
le ministre de la Défense, avait envoyé
une lettre de Washington demandant au général
d'appliquer la convention de Genève aux détenus.
Le plus important pour nous était de faire fermer
le bloc 5 parce que les conditions y étaient
vraiment extrêmes.
Des officiers sont venus nous voir et nous ont promis
qu'ils allaient ouvrir une cantine où nous pourrions
nous approvisionner. Ils nous ont fait savoir que nos
familles pouvaient nous envoyer de l'argent et qu'ils
allaient donner 3 dollars par semaine à chaque
détenu qui n'a pas d'argent.
Il y avait un conseil de détenus pour leur permettre
de débattre de leurs problèmes, de définir
leurs positions et de négocier avec les autorités.
Les détenus étaient autorisés à
tenir leur conseil mais non pas à débattre
dans la confidentialité. Aussi, ils ont été
obligés de faire passer entre eux des bouts de
papier dans lesquels étaient consignées
leurs observations, qu'ils avalaient après leur
échange. Cela a provoqué la colère
des autorités.
Le 5 août, l'affaire Hicham Sliti provoqua de
graves problèmes. Ce dernier était battu
pendant son interrogatoire. Le Coran était aussi
profané. Il y avait beaucoup de problèmes
concernant le Coran : ainsi par exemple : la police
militaire a demandé quelque chose à Chamrani-
originaire du Yémen- alors qu'il faisait sa prière.
Il a répondu qu'il allait accomplir ce qui était
demandé après avoir fini sa prière.
C'est alors que la police militaire s'est ruée
sur lui et l'a battu. Son visage était ensanglanté.
Puis ils ont commencé à profaner et à
piétiner le Coran.
Ce n'était pas la première fois que cela
se produisait. On a dit à Hakim- lui aussi originaire
du Yémen- qu'il constituait une grave danger
pour les Américains parce qu'il apprenait par
c¦ur tout le Coran. C'est une véritable
humiliation pour la foi musulmane.
Il y avait aussi le cas de Sâad, originaire du
Koweit, qui a été emmené par la
force à l'interrogatoire. Une autre fois, il
a été contraint de rester cinq heures
avec une femme qui le harcelait sexuellement. Le cas
aussi du jeune Omar Khadr, du Canada, lui aussi traîné
de force à l'interrogatoire.
Au bloc 3, les détenus étaient emmenés
dans un lieu dit Romeo, où leur dignité
était bafouée et où on les obligeait
à porter des shorts.
Les autorités ont coupé l'eau pendant
24 heures et ont privé les détenus de
nourriture.
Le 8 août, le général a interdit
les réunions du conseil des détenus. Les
blocs 2 et 3 ont commencé leur grève de
la faim le 7 août et le bloc 1, deux jours plus
tard.
Dès la reprise de la grève, un colonel
est venu avec un mégaphone demander à
parler aux chefs des blocs, mais nous avons refusé.
Nous avons été contraints de reprendre
cette grève quoique personnellement elle ne m'enchante
pas, mais c'est le devoir de solidarité. Nous
sommes obligés d'être solidaires entre
nous et surtout avec les détenus du bloc 5.
Mon grand espoir est de rester en vie et je te prie
de transmettre à mon épouse et à
mon fils que je les aime beaucoup.
Ton ami et client.
Sami Muhydine Al Hajj
Jeudi 17/09/1426H-20/10/2005
J.C.
Original : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/B23124B3-E716-4F1D-8DBE-C934AB849556.htm/
Mon Cher Clive, bonjour.
Je voudrais te dire encore une fois qu'au cas où
je serais libéré, je décide de
rentrer dans ma chère patrie le Soudan et je
ne veux aller nulle part ailleurs.
Je souhaite retourner au Soudan pour y mener ma vie
normale avec ma chère famille et continuer à
assumer mes devoirs envers mes petits frères
et s¦urs, d'autant qu'ils sont sous ma responsabilité
maintenant que mes chers et regrettés parents
ont été rappelés à Dieu.
Je souhaite aussi que mon fils bien aimé, Mohamed
El Habib, rejoigne l'école soudanaise qui le
préparera, par la Grâce de Dieu, j'en suis
sûr, à un avenir radieux.
Je te remercie et je t'exprime toute ma considération
et tout mon respect pour ce que tu as fait pour moi.
En fidèle amitié
Sami Mohydine Mohamed Al Hajj
L’ordalie d’un caméraman
d’Aljazeera à Guantanamo : Sami Al Hajj,
le journaliste oublié par Reporters sans frontières
par Asim Khan & Mahmoud El Gartit, Aljazeera.net,
26 Octobre 2005
Sami Al Hajj affirme avoir été victime
de violences physiques et sexuelles.
Sami Mohieddine Al Hajj, de nationalité soudanaise,
a été arrêté par l’armée
US alors qu’il travaillait pour la chaîne
de télévision Aljazeera durant l’invasion
US de l’Afghanistan en 2001, et a ensuite été
détenu à Guantanamo pendant quatre années
sans jugement.
Aljazeera.net s’est entretenue avec l’avocat
d’Al Hajj, Me Clive Stafford Smith, à propos
de son cas et de ses perspectives de libération.
Il dit qu’Al Hajj a souffert de violences physiques
et sexuelles extrêmes, et souffert de persécution
religieuse. Stafford Smith affirme qu’en dépit
des démentis du gouvernement US, les prisonniers
de Guantanamo sont détenus dans des conditions
lamentables.
« Guantanamo est un désastre du point de
vue relations publiques. C’est un des plus hauts
symboles de l’hypocrisie dans le monde. On a peine
à admettre que les USA aient dilapidé
de la sorte toute la sympathie dont ils bénéficiaient
après les attaques du Onze Septembre »
dit l’avocat.
Il a récemment rendu visite à des clients
à Guantanamo, dont Al Hajj, et a parlé
à Aljazeera.net des notes que le caméraman
avait écrites, qui ont été déclassifiées
par les autorités US.
Ces notes révèlent en détail comment
Al Hajj a été battu et violenté
par ses interrogateurs, comment on lui a demandé
d’espionner pour les USA en échange de
la citoyenneté US et comment ses interrogateurs
ont menacé sa famille, dont son fils de cinq
ans, s’il ne collaborait pas, d’après
l’avocat.
« Les Américains ont essayé de le
retourner en informateur dans le but de lui faire dire
qu’Aljazeera est liée à Al-Qaïda.»
« Il est parfaitement innocent. Il est à
peu près autant un terroriste que mon grand-père.
La seule raison qui lui a valu d’être traité
comme il l’a été est qu’il
est un journaliste d’Aljazeera», dit Stafford
Smith.
« Les USA doivent se réveiller à
la réalité que la mesure la plus efficace
contre le terrorisme est l’application de droits
de l’homme comme la liberté de la presse,
au lieu d’essayer de museler de telles libertés
en persécutant des membres de chaînes câblées
qu’ils désapprouvent» déclara-t-il
à Aljazeera.net.
Aljazeera.net : Quels sont les derniers
développements légaux du dossier d’Al
Hajj ?
Clive Stafford Smith : Il n’y a eu aucun changement
notable.
Les dossiers de Guantanamo sont une fois de plus devant
le bureau de la Cour d’Appel à Washington
DC avec une fois de plus l’administration Bush
qui argumente sur le fait que ces prisonniers ne peuvent
jouir d’aucun droit légal.
Hélas, le système judiciaire US permet
aux parties en présence de retarder l’avancement
des procédures d’année en année.
Un de mes clients qui a été maintenu 31
ans dans le ‘death row’, le couloir de condamnés
à mort, est décédé récemment
des suites de son grand âge, sans avoir encore
épuisé tous les recours.
Alors que l’administration Bush s’est plainte
des retards dans les cas de peine capitale, cette même
administration Bush utilise les mêmes méthodes
pour repousser une décision concernant les droits
des prisonniers.
Aljazeera.net : - Quand avez-vous rencontré Sami
Al Hajj la dernière fois et comment décririez-vous
son état général, de santé
et son moral en particulier ?
Clive Stafford Smith Sami était des plus optimistes
en ce qui concerne sa famille, heureux de savoir qu’Aljazeera
prenait en charge sa femme et son enfant et les avait
emmenés à Doha.
Il était aussi très heureux que la chaîne
l’aide à dire au monde la situation critique
des prisonniers de guantanamo.
Cependant, je l’ai vu pour la dernière
fois alors qu’il allait replonger dans une grève
de la faim, et il s’assombrissait à l’idée
que les USA allaient le forcer – juste pour affirmer
ses droits fondamentaux – dans une situation où
lui et beaucoup d’autres auraient à endurer
des souffrances.
Je suis inquiet de ce qui a pu lui arriver depuis la
dernière fois que je l’ai vu, il y a deux
mois.
Les accusations portées contre
lui ont-elles la moindre base légale ?
Clive Stafford Smith Il n’y a
techniquement aucune accusation contre Sami.
Il n’a été accusé d’aucun
crime.
Il est simplement accusé d’être «
enemy- combatant », un combattant ennemi donc,
terme ridiculement vague qui peut inclure tous ceux
que les américains veulent y inclure.
Il n’y a absolument aucune base factuelle à
cette allégation, et la manière dont l’état
US l’emploie est simplement malhonnête.
Par exemple, il lui est reproché d’avoir
été capturé alors qu’il cherchait
à se rendre en Afghanistan. Bien sûr que
c’est vrai.
Mais ce que l’appareil d’état ne
dit pas dans ces accusations est qu’il était
en mission pour Aljazeera, qu’il disposait d’un
visa valide pour s’y rendre, et qu’il ne
faisait rien de mal.
Aljazeera.net On nous a beaucoup parlé
de torture et de mauvais traitements à Guantanamo.
Al Hajj en a-t-il été victime de quelque
sorte que se soit et, si oui, à quel point ?
Clive Stafford Smith : Sami a enduré
des mauvais traitements épouvantables –
abus sexuels et persécution religieuse.
Il a subi ses pires abus quand il a été
capturé et détenu en Afghanistan. Il a
été battu en diverses occasions, et assailli
sexuellement.
Il a à coup sûr été passé
à tabac. Il avait une cicatrice énorme
sur le visage quand je l’ai vu.
Il a souffert à Guantanamo également,
surtout parce qu’il était puni d’avoir
objecté à la profanation du Coran.
Aljazeera.net : A-t-il eu à faire face à
des pressions US concernant sa position de journaliste
?
Clive Stafford Smith Sami a été interrogé
environ 130 fois. Pendant une longue période,
cela a été exclusivement dans le but d’en
faire un indicateur contre Aljazeera.
L’armée US veut obtenir de Sami qu’il
dise qu’Aljazeera est une devanture d’Al
Qaida, et est financée par Al Qaida. Il refuse
de le dire parce que ce n’est pas vrai.
L’armée US lui a révélé
que le gouvernement enregistre les conversations téléphoniques
des journalistes d’Aljazeera. (Ils enregistraient
les appels personnels de Sami à son épouse
pendant son affectation.)
En particulier, l’Etat US veut que Sami soit un
indicateur contre certains de ses collègues à
Aljazeera, prétendument membres d’Al Qaida.
Sami refuse résolument de faire cela, car il
dit que ce n’est tout simplement pas vrai.
L’État US veut transformer Al Hajj en indicateur
C’est seulement quand il a demandé à
être interrogé sur les ‘charges’
supposées retenues contre lui que l’état
US lui a posé quelques questions sur les allégations
vagues, et encore il y en a certaines sur lesquelles
l’administration US n’a même pas pris
la peine de le questionner.
Sur un plan personnel, j’ai un immense respect
pour le courage de Sami.
Il refuse d’inventer des histoires sur ses employeurs
et ses collègues pour acheter sa liberté,
même s’il subit une pression énorme
pour le faire, et même quand l’état
US lui promet monts et merveilles en deviennent un ‘indic’.
Aljazeera.net : - Pensez vous qu’il s’agit
en fait d’un autre fiasco ou procès de
pacotille pour coincer Aljazeera et ternir sa réputation
?
Clive Stafford Smith Il n’y a pas de procès
à paillettes ici, parce qu’il n’y
a pas de procès, tout simplement.
J’aimerais qu’il y ait un procès,
parce qu’au moins là il pourrait répondre
à de vraies accusations.
En tant qu’Américain je suis scandalisé
d’avoir à le dire, mais tout ce que nous
avons ce sont des efforts de l’administration
Bush pour obliger Sami à fabriquer des mensonges
contre Aljazeera dans des buts politiques.
Aljazeera.net : - Pensez-vous que son cas soit utilisé
pour faire passer un message aux journalistes de par
le monde ?
Clive Stafford Smith Sami est en train d’être
utilisé pour envoyer un message à Aljazeera
– que l’état US, tout en proclamant
qu’il encourage la liberté de parole, veut
fermer Aljazeera ou forcer cette chaîne à
s’autocensurer dans le sens du discours de l’administration
Bush.
J’ai été frustré dans mes
difficiles efforts pour intéresser les agences
médiatiques occidentales à la cause de
Sami.
Une raison pour laquelle Sami Al Hajj n’a pas
obtenu le soutien des journalistes dans le monde est
que l’appareil US a mené une campagne contre
Aljazeera et a amené de nombreux journalistes
occidentaux à penser qu’Aljazeera n’a
aucune légitimité comme média.
Evidemment, ceci est rendu possible par le fait que
la plupart des journalistes ne parlent pas l’arabe,
et donc ne peuvent pas juger par eux-mêmes.
Le changement viendra, je l’espère, de
la création d’un canal d’Aljazeera
en langue anglaise qui permettra à ces journalistes
de fonder leurs propres appréciations.
Aljazeera.net : - Êtes-vous optimiste sur le cas
de Al Hajj et combien de temps pensez-vous que l’affaire
va encore durer ?
Clive Stafford Smith Je suis optimiste et pense que
tant que Sami recevra une aide consistante de la part
d’Aljazeera il sera libéré dans
les six mois à venir.
Clive Stafford- Smith dit que le dossier Al Hajj a besoin
de plus d’exposition médiatique.
Mais il est crucial d’avoir à l’esprit
que sa libération ne viendra pas d’une
cour de justice américaine quelconque –
des 248 prisonniers relâchés à ce
jour, 0 ont été libérés
sur décision de justice et 248 ont été
libérés suite à des pressions politiques.
Il y a donc plusieurs conditions qui amèneront
sa libération :
1. Que le gouvernement soudanais affirme fermement à
l’appareil d’Etat US que Sami doit être
relâché. Je suis heureux de pouvoir dire
que j’ai rencontré l’ambassadeur
du Soudan à Londres et qu’il m’a
assuré de son soutien, mais Aljazeera doit aider
à assurer ce soutien.
2. Qu’Aljazeera publicise tout ce qu’il
est possible à propos de Sami, ce qui inclut
un spot hebdomadaire où ses nouvelles pourront
être diffusées de par le monde.
3. Que les amis et collègues de Sami dans le
monde entier aident à obtenir d’autres
soutiens à son endroit, pour augmenter la pression
en vue de sa libération.
Tous ceux qui souhaitent aider Sami devraient me contacter,
soit à l’organisation caritative où
je travaille (info@reprieve.org.uk), soit à mon
courriel personnel (clivess@mac.com).
Aljazeera.net : - Si vous rencontriez le succès
dans cette entreprise, pensez-vous qu’il serait
en mesure de se retourner contre le gouvernement US
pour l’avoir détenu si longtemps ?
Clive Stafford Smith Il va absolument engager une action
légale contre les Etats-Unis, et j’ai d’ores
et déjà fait en sorte que cela se produise.
Que cela ne résulte jamais en compensations financières,
est un tout autre aspect. J’ai déjà
fait sortir un certain nombre de prisonniers des couloirs
de la mort de l’Amérique pénitentiaire,
en prouvant qu’ils étaient innocents après
des années d’emprisonnement erroné,
et c’est incroyable ! – la plus grosse somme
que n’importe lequel d’entre eux ait perçu
en compensation a été de... 10dollars
!
Stafford- Smith veut voir Rumsfeld et Bush sur le banc
des témoins
Le système est truqué contre les prisonniers
sur cet aspect.
Cependant, nous porteront le litige contre l’administration
Bush pour le compte de Sami, et pour le compte de tout
autre prisonnier de Guantanamo qui nous le demande,
parce que qu’il y a un principe fondamental à
l’œuvre ici.
Un jour, j’espère vraiment avoir le président
George Bush et le secrétaire à la Défense
Donald Rumsfeld sur le banc des témoins expliquant
précisément pourquoi il pensaient pouvoir
traiter des prisonniers de la sorte.
Au minimum, nous devons nous assurer que cela ne se
reproduise plus jamais.
Lettres de Guantanamo
http://www.aljazeera.net/NR/exeres/08DE9B0F-391A-42B4-B391-A73AE742F133.htm/
9 Août 2005
Mon cher Clive,
Je te livre ces quelques impressions sur la grève
de la faim.
J’ai commencé la grève de la faim
le 12 Juillet dernier au camp N°4 et plus exactement
au whisky Bloc. Cent quatre vingt dix détenus
y ont participé.
Nos revendications tenaient en deux points :
-L’arrêt de la main de fer à laquelle
étaient soumis les détenus, surtout au
camp N°5.
-La garantie d’une couverture médicale
et l’arrêt des pratiques arbitraires systématiques
qui consistaient notamment à droguer les détenus
et à se jouer de leur santé mentale.
Le 15 juillet, de nombreux visiteurs sont arrivés
au camp Delta. Je crois que c’étaient des
membres du Congrès américain. Pour des
raisons connues des seules autorités du camp,
les visiteurs ont été empêchés
de rendre visite normale au camp 4. C’est peut-être
en raison de la tension qui y régnait. Il y a
eu quand même une visite de l’hôpital
proche de whisky bloc.
Abattus et désespérés, les détenus
ont commencé aussitôt à hausser
la voix et à crier pour attirer l’attention
des visiteurs, dans l’espoir de pouvoir leur expliquer
leur situation. Certains criaient des slogans «
Liberté », d’autres « Bush=
Hitler », ici c’est un « Goulag »,
c’est un scandale, c’est l’esclavage
».
A ce moment là, certains visiteurs ont tenté
de s’approcher de whisky bloc pour mieux entendre
les cris, passant outre les consignes des gardiens.
Certains visiteurs se sont intéressés
à nous alors que d’autres nous regardaient
avec mépris.
Le 15 juillet à 17 heures, les autorités
du camp Delta ont entrepris de faire évacuer
les détenus du bloc whisky contre leur volonté
(je crois que c’était le résultat
de la visite des Congresman). Ainsi, ils ont ramené
dix huit détenus aux camps 2 et 3, où
les conditions de détention sont extrêmes.
Parmi ces détenus, il y avait un de tes clients
Jamel El Bannas. Bien qu’il n’y avait aucune
résistance de la part des détenus, on
a fait appel aux forces de maintien de l’ordre,
connues sous le nom de ERF.
A la fin de cette opération, ce sont dix huit
détenus qui ont été transférés
aux blocs 2 et 3.et les autres détenus de whisky
bloc ont demandé aussitôt de rejoindre
leurs amis aux blocs 2 et 3.
Entre temps, les conditions s’étaient dégradées
au bloc 4. Ses détenus ont eux aussi demandés
à être transférés aux blocs
2 et 3, connus pour leurs très mauvaises conditions.
En fin de compte ce sont 40 détenus qui ont été
transférés en suivant la procédure
pour évacuer le bloc 4 : ils ont abandonné
tous leurs biens et se sont avancés devant le
bloc, afin que les autorités les prennent au
sérieux.
Le 18 juillet à 15 heures, les autorités
ont commencé le transfert des détenus
aux camps 2 et 3.
Au fil des jours de la grève, un autre slogan
est apparu : Pourquoi sommes-nous des ennemis ? Scandé
par tous les détenus. Le général
nous a dit qu’il n’avait pas le pouvoir
de changer cette situation. On nous raconté que
Donald Rumsfield, le ministre de la défense,
avait envoyé une lettre de Washington demandant
au général d’appliquer la convention
de Genève aux détenus.
Le plus important pour nous était de faire fermer
le bloc 5 parce que les conditions y étaient
vraiment extrêmes.
Des officiers sont venus nous voir et nous ont promis
qu’ils allaient ouvrir une cantine où nous
pourrions nous approvisionner. Ils nous ont fait savoir
que nos familles pouvaient nous envoyer de l’argent
et qu’ils allaient donner 3 dollars par semaine
à chaque détenu qui n’a pas d’argent.
Il y avait un conseil de détenus pour leur permettre
de débattre de leurs problèmes, de définir
leurs positions et de négocier avec les autorités.
Les détenus étaient autorisés à
tenir leur conseil mais non pas à débattre
dans la confidentialité. Aussi, ils ont été
obligés de faire passer entre eux des bouts de
papier dans lesquels étaient consignés
leurs observations, qu’ils avalaient. Cela a provoqué
l’ire des autorités.
Le 5 août, l’affaire Hicham Sliti provoqua
de graves problèmes. Ce dernier était
battu pendant son interrogatoire. Le Coran était
aussi profané. Il y avait beaucoup de problèmes
concernant le Coran : ainsi par exemple : la police
militaire a demandé quelque chose à Chamrani-
originaire du Yémen- alors qu’il faisait
sa prière. Il a répondu qu’il allait
accomplir ce qui était demandé après
avoir fini sa prière. C’est alors que la
police militaire se rua sur lui en le battant. Son visage
était ensanglanté, puis ils ont commencé
à profaner et à piétiner le Coran.
Ce n’était pas la première fois
que cela se produisait. On a dit à Hakim- lui
aussi originaire du Yémen- qu’il constituait
une grave danger pour les Américains parce qu’il
apprenait par cœur tout le Coran. C’est une
véritable humiliation pour la foi musulmane.
Il y avait aussi le cas de Sâad, originaire du
Koweit, qui a été pris par la force à
l’interrogatoire. Une autre fois, il a été
contraint de rester cinq heures avec une femme qui le
sexuellement. Le cas aussi du jeune Omar Khadr, du Canada,
lui aussi extrait par la force pour un interrogatoire.
Au bloc 3, les détenus étaient emmenés
dans un lieu dit Roméo, où leur dignité
était bafouée et où on les obligeait
à porter des shorts.
Les autorités ont coupé l’eau pendant
24 heures et ont privé les détenus de
nourriture.
Le 8 août, le général a interdit
les réunions du conseil des détenus. Les
blocs 2 et 3 ont commencé leur grève de
la faim le 7 août et le bloc 1, deux jours plus
tard.
Dès la reprise de la grève, un colonel
est venu avec un haut parleur demander à parler
aux chefs des blocs, mais nous avons refusé.
Nous avons été contraints de reprendre
cette grève quoique personnellement elle ne m’enchante
pas, mais c’est le devoir de solidarité.
Nous sommes obligés d’être solidaires
entre nous et surtout avec les détenus du bloc
5.
Mon grand espoir est de rester en vie et je te prie
de transmettre à mon épouse et à
mon fils que je les aime beaucoup.
Ton ami et client.
Sami Mohieddine El Hadj.
Jeudi 17/09/1426H-20/10/2005 J.C.
http://www.aljazeera.net/NR/exeres/B23124B3-E716-4F1D-8DBE-C934AB849556.htm/
Mon Cher Clive, bonjour.
Je voudrais te dire encore une fois qu’au cas
où je serais libéré, je décide
de rentrer dans ma chère patrie le Soudan et
je ne veux aller nulle part ailleurs.
Je souhaite retourner au Soudan pour y mener ma vie
normale avec ma chère famille et continuer à
assumer mes devoirs envers mes petits frères
et sœurs, d’autant qu’ils sont sous
ma responsabilité maintenant que mes chers et
regrettés parents ont été rappelés
à Dieu.
Je souhait aussi que mon fils bien aimé Mohamed
El Habib, rejoigne l’école Soudanaise qui
le préparera, j’en suis sûr, à
un avenir radieux par la Grâce de Dieu.
Je te remercie et je t’exprime toute ma considération
et tout mon respect pour ce que tu as fait pour moi.
En fidèle amitié
Sami Mohieddine Mohamed El Hadj
Puni pour trois grains
de riz et quatre fourmis :
Lettre de Guantanamo de Sami Al Hajj
Nous publions une lettre du détenu
de Guantanamo Sami Muhydine Al Hajj, caméraman
d’Al Jazzeera, à son avocat britannique
Clive Stafford-Smith, en date du 6 novembre 2005. Original
:
http://www.aljazeera.net/NR/exeres/08DE9B0F-391A-42B4-B391-A73AE742F133.htm/
Dimanche 4/10/1426 H- 6/11/05 J.C.
Mon Cher Clive,
Permets-moi de te faire cette confidence : je suis taraudé
par cette question : pourquoi suis-je puni ? Cette question
obsède mon esprit et tourne en boucle dans ma
tête.
Mon histoire avec les sanctions a commencé à
la prison de Bagram. On ne nous autorisait à
aller aux toilettes que deux fois par jour : la première
juste après l'aube et la seconde avant le crépuscule
et tu ne peux y aller que lorsque son tour arrive.
Je me souviens d'une fois où j'étais vraiment
pressé. J'ai chuchoté alors à l'oreille
de la personne qui était devant moi, de me laisser
passer avant elle. C'est alors que le soldat en colère
me crie au visage : ne parle pas, et il m'ordonne d'aller
à la porte. Là, il m'accroche les mains
à un fil de fer et je suis demeuré debout
toute la journée à trembler de froid,
si bien que j'ai pissé dans mon pantalon ce qui
a provoqué les rires moqueurs des soldats et
des putains.
Puis à Kandahar :
En plein été, sous un soleil de plomb
et sur un sol brûlant, un soldat crie : toi, arrête,
le deuxième, le troisième et le quatrième
aussi ! Pourquoi vous parlez ? Mettez-vous à
genoux, les mains sur la tête. Nous nous exécutons
et il nous laisse ainsi sous une chaleur torride, les
genoux sur une caillasse chauffée à blanc
jusqu'à ce que l'un d'entre nous s'évanouisse
et que les autres viennent à son secours.
Une semaine après notre arrivée à
Guantanamo, les soldats sont venus de très bonne
heure et ont ordonné aux détenus de sortir
le bras par le guichet de la porte par laquelle on nous
sert d'habitude la nourriture et ce pour nous faire
vacciner contre le tétanos, disaient-ils.
Quand mon tour est venu, je les ai informés qu'avant
de quitter Doha, je m'étais fait vacciner contre
le tétanos, la fièvre jaune, le choléra
et autres maladies et que selon le médecin, ces
vaccins étaient valides durant cinq ans. Je n'avais
donc pas à les refaire.
L'officier me cria au nez et m'ordonna de ne pas discuter
: « sors ton bras pour le vaccin, sinon on va
te faire sortir de force », me dit-il. J'ai refusé.
Ils m'ont laissé puis sont revenus me voir après
avoir terminé avec le bloc. Mais j'ai persisté
à ne pas accepter de me refaire vacciner. Alors
ils m'ont confisqué toutes mes affaires, du matelas
à la brosse à dents et m'ont laissé
coucher à même le sommier en fer durant
trois jours et trois nuits.
Et c'est toujours la même question qui me revient
et me tourmente: pourquoi suis-je puni ?
Les soins sont-ils obligatoires ? Sommes-nous devenus
un troupeau de moutons qu'on conduit et parque ? Devrons-nous
accepter tout sans discuter, sans émettre la
moindre objection et sans même nous informer ?
Il m'est arrivé pire encore. Une nuit, je m'étais
couché très tôt. J'étais
exténué après avoir été
interrogé à la salle d'interrogatoire
durant des heures. C'est alors que j'ai commis l'erreur
de me couvrir la tête et les mains. J'étais
plongé dans le sommeil quand j'entendis les cris
et les ordres d'un soldat : sors ta tête et les
mains de sous la couverture. Je me suis réveillé
en sursaut et j'ai aussitôt obéi aux ordres.
Il nous était interdit en effet de dormir la
tête ou les mains sous la couverture.
A peine je me rendors que le soldat est venu frapper
violemment à la porte de ma cage et me crier
très fort : pourquoi tu as mis la pâte
dentifrice à la place de la brosse ? Il m'accusa
de désobéir délibérément
aux lois et règlements militaires et m'ordonna
de ramasser mes affaires. Ma punition dura une semaine
entière.
Et la sempiternelle question me revient : pourquoi suis-je
puni ? Est-ce que cela constitue une raison suffisante
pour me punir en me retirant toutes mes affaires et
en me laissant dormir toute une semaine à même
le fer, sans matelas ni couverture ?
Une autre fois, j'étais en train de prendre mon
déjeuner qui consistait en un repas froid en
boîte. Après avoir fini de manger, un soldat
est venu ramasser les restes du repas et les sachets
d'emballage. Il s'est arrêté à la
porte de ma cage et a commencé à compter
les morceaux du sac d'emballage et à les assembler.
Aussitôt il me cria à la figure : où
est l'autre morceau ? je commençais aussitôt
à fouiller dans mes affaires, vainement. C'est
alors qu'il prit contact avec son administration et
revint avec la sentence : je méritais une sanction
exemplaire pour dissuader d'autres détenus d'un
tel écart.
Alors on me confisque mes affaires pendant 3 jours pendant
lesquels je me suis creusé la tête par
cette question lancinante : pourquoi suis-je puni et
qu'aurai-je fait avec ce morceau d'emballage de plastique
introuvable ?
Une autre fois, la providence m'a réuni dans
le même bloc avec Jamel l'Ougandais, Mohamed le
Tchadien et Jamel Blama le Britannique. Nous étions
réunis ensemble mais aussi unis par la même
couleur noire de peau et la même couleur détestable
de notre tenue orange. Notre peau noire suffisait à
elle seule à exciter nos gardiens blancs contre
nous pour nous harceler et nous coller des sanctions
avec ou sans motif.
Ils nous réveillaient souvent en pleine nuit
au motif de fouiller la geôle. Une certaine nuit,
ils m'ont réveillé pour une fouille. Ils
n'ont rien trouvé de suspect à part 3
grains de riz par terre qui avaient attiré quelques
fourmis. Alors ils me collèrent une sanction
de 7 jours. Encore une fois, je les ai mis à
profit pour creuser cette obsédante question
: pourquoi suis-je puni ? Il me paraissait débile
en effet que je le sois à cause de 3 grains de
riz et de quatre fourmis.
Une autre nuit, deux soldats s'arrêtèrent
à la porte de ma cage. Ils avaient des chaînes
et des menottes. Ils frappèrent violemment à
la porte ce qui me réveilla terrorisé.
Ils me menottèrent et me conduisirent au bloc
Roméo où ils m'ont mis dans une cage après
m'avoir déshabillé entièrement
sauf du caleçon et du tricot de peau. Rien d'autre,
ni même savon ou brosse à dents.
J'ai eu beau demander une explication à cette
sanction, sans réponse jusqu'au lendemain, quand
sur mon insistance, un responsable est venu me dire
que j'étais puni à passer deux semaines
en cage, parce qu'un soldat a trouvé un clou
sur le bord extérieur de l'ouverture d'aération
de ma cage !
J'ai alors dit au responsable : comment aurai-je eu
ce clou, d'où me viendrait-il et comment aurai-je
pu le mettre sur le bord extérieur de cette ouverture
et dans quel but ? Mais il me tourna le dos et partit,
ignorant mes questions.
Ainsi, je suis resté pendant 14 jours en position
assise évitant, par pudeur, de faire mes prières
les fesses en l'air, et j'ai dormi pendant 14 nuits
froides d'hiver, à même le fer, sans couverture
ni matelas.
Les harcèlements et les provocations des soldats
se multiplièrent et se diversifièrent.
Une fois, nous avons appris qu'un soldat avait piétiné
le Saint Coran, y imprimant les traces de ses chaussures.
Tous les détenus se révoltèrent
et décidèrent de rendre les exemplaires
du livre Saint à l'administration américaine
pour éviter qu'ils ne soient profanés
sous nos yeux, surtout que le général
s'était engagé précédemment
que ce genre de provocation ne se renouvellerait pas.
Mais ils faillirent à leur promesse.
Suite à cela, les détenus décidèrent
de ne pas quitter leurs cages, pas même pour aller
en promenade et la douche dont ils avaient tant besoin,
et cela pour obtenir le ramassage des exemplaires du
Coran.
Comme à leur habitude, les responsables sont
aussitôt venus pour donner des ordres et proférer
des menaces. Au bout d'un moment, ils lâchèrent
les valeureuses forces anti-émeutes qui forcèrent
les geôles et se mirent à battre les détenus
avant de les enchaîner et de les menotter. Ils
leurs coupèrent les cheveux, les barbes et les
moustaches et les jetèrent dans des cages individuelles.
Comme tout détenu, mon tour arriva. Ils m'aspergèrent
les yeux d'un gaz, puis 5 soldats se mirent à
me battre, me conduisirent à l'aire de promenade
et me jetèrent au sol. Alors que j'étais
par terre, l'un d'eux me prit la tête et la frappa
contre le sol en ciment. Un autre me frappa sur l'arcade
sourcilière et l'entailla. Le sang gicla et me
couvrit le visage. Tout cela, alors que j'étais
au sol, menotté et enchaîné. Ils
me coupèrent cheveux, moustaches et barbe et
me jetèrent dans une cage individuelle, baignant
dans le sang.
Au bout d'une heure, un soldat est venu me demander,
à travers l'ouverture, si je voulais des soins
médicaux. Je refusais l'offre et plaçais
ma confiance en Dieu auprès duquel je dénonçais
l'injustice de mes geôliers. A un certain moment,
j'ai senti que je perdais connaissance à cause
de la perte de sang, je demandais alors des soins. Ils
sont venus et m'ont fait trois points de suture à
l'arcade sourcilière, un pansement à la
tête et ils m'ont donné des somnifères,
des antibiotiques disaient-ils. Tout cela à travers
une lucarne de quelques centimètres de côté.
Je me suis endormi, écrasé par l'injustice
criarde des hommes.
Le lendemain matin, à peine ai-je ouvert les
yeux, que je me suis retrouvé confronté
de nouveau à l'obsédante question : pourquoi
je suis puni ?
Est-ce que la défense de ma foi et de ma religion,
serait un crime puni de prison ? Nos demandes de ramasser
les exemplaires du Coran afin qu'ils ne soient pas profanés
devant nos yeux serait aussi un crime ? Pourquoi suis-je
ici ? Est-ce que le départ en Afghanistan pour
quatre semaines avec une caméra d'Aljazeera après
la guerre d'agression contre un peuple afghan désarmé,,
est aussi un crime pour lequel je dois être puni
de prison pour plus de quatre ans ? Et même de
me faire accuser de terrorisme ?
De nombreuses questions fourmillent dans ma tête,
me tourmentent l'esprit et viennent toutes buter contre
le fatras de slogans racoleurs dont se targuent les
promoteurs de la liberté, les défenseurs
de la démocratie et les protecteurs de la paix,
sur toute l'étendue de la planète.
Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï, membre
de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la
diversité linguistique (transtlaxcala@yahoo.com).
Cette traduction est en Copyleft.
http://www.tunisitri.net/