Réplique
de Ahmed Manaï
Coordination pour la Défense des Libertés
en Tunisie (CDLT)
A l’Attention de Monsieur Jean Daniel et des cosignataires
de la pétition « justice pour un pays ami
».
Monsieur Jean Daniel
Le Nouvel Observateur.
Paris
Cher Monsieur,
Il y a longtemps que j’ai cessé d’être
le fidèle lecteur du Nouvel Observateur que je
fus durant de nombreuses années et il serait
fastidieux de vous en expliquer les multiples raisons.
Je me permets néanmoins de vous en donner une,
celle qui tient à votre indifférence et
au silence de votre hebdomadaire face à l’injustice
faite depuis plus de cinq ans, au plus illustre des
Tunisiens contemporains, apôtre de l’amitié
avec la France et pionnier incontesté de la francophonie
et qu’à plusieurs occasions et tant qu’il
était au faîte de sa gloire, vous n’avez
pas dédaigné participer à son apologie.
Mais j’ai gardé cependant le contact et
c’est épisodiquement, quand surtout une
de ses livraisons traite de la Tunisie, que je m’autorise
à acquérir votre hebdomadaire.
Le cas s’est présenté récemment
quand vous avez publié dans le n° 1469, la
lettre, dont les signataires, plus illustres les uns
que les autres, venus d’horizons divers mais tous
unis dans la revendication de leur vieille et profonde
amitié pour la Tunisie, réclamaient à
coups de statistiques sur la croissance, de chiffres
sur les flux touristiques et autres indicateurs sur
l’ouverture de la Tunisie au monde et à
la modernité, « justice pour un pays ami
».
Je dois avouer que quoique profondément touché,
en tant que patriote tunisien, par la bienveillance
manifestée à l’égard de mon
pays par d’aussi illustres personnages, je ne
vois guère, ailleurs que dans le comportement
criminel de ce citoyen très spécial et
de ceux qui le protègent en haut lieu, l'injure
faite à mon pays. Et si dans certains comptes-
rendus de ce procès, des journalistes auraient
associé imprudemment le nom de la Tunisie aux
frasques d'un trafiquant et de paraître ainsi
aux yeux de certains, ternir son image, les lecteurs,
qui ne sont pas tous et toujours dupes, auront rectifié
par eux-mêmes et dispensé ces grands amis
de la Tunisie de se dépenser en plaidoiries inutiles.
Il y a par contre une injustice, d’autant plus
flagrante que rien ne justifie, contre laquelle ces
éminentes personnalités et vous- même,
auraient pu intervenir utilement. C’est celle
faite depuis cinq ans, aux tunisiens, à leurs
droits les plus élémentaires de citoyens
et d’hommes, à leurs aspirations à
la liberté et à la démocratie,
par un régime anachronique.
Je m’en voudrais de vous faire l’offense,
à vous tous qui êtes au centre de l’événement
et en tout cas si proches des faits et de l’actualité,
de vous croire ignorants des graves atteintes aux droits
de l’homme en Tunisie, de la torture avilissante
qui y est pratiquée à grande échelle,
de l’iniquité de la justice, de la lente
et sûre déliquescence de l’Etat de
droit et de l’instauration insidieuse d’un
Etat de non droit et d’un pouvoir personnel sans
commune mesure avec ce que la Tunisie a connu au cours
des heures les plus sombres de son histoire.
Il est bien sûr loisible de justifier tout cela
et même le silence complice, des grandes consciences
qui l’entoure, par la menace sur les institutions
et les acquis modernes de la Tunisie, que font peser
des islamistes prêts à tout.
De nombreuses forfaitures, du Goulag Soviétique,
à la purification ethnique en passant par les
apartheids en tout genre, ont eu à travers l’histoire
des justifications semblables et leurs auteurs ont toujours
pu compter sur la connivence des faiseurs d’opinion
et parfois même sur le zèle d’avocats
talentueux.
Et si je ne m’attendais guère à
ce que l’un des signataires de cette lettre, ni
vous-même, dénonce ces pratiques dans un
pays ami, j’aurai espéré néanmoins
que Madame Mendès France, Monsieur Jean Lacouture
et vous-même, par gratitude envers l’homme
qui revendiquera votre amitié jusqu’au
dernier souffle, sortiez de votre mutisme et protestiez
du bout des lèvres, contre « l’estrapade
» que subit Bourguiba depuis cinq ans.
J’aurai espéré aussi que le militant
des droits de l’homme que fut monsieur Serge Adda,
surmonte sa rancune contre le vieux et en fasse autant,
faute de pouvoir protester contre le sort fait à
la LTDH dont il fut l’un des fondateurs et, que
monsieur Frédéric Mitterrand enfin, par
fidélité au culte des grands de ce monde
que son grand talent de conteur a su transmettre à
ses nombreux admirateurs, dont je suis, ait un clin
d’œil pour ce grand tunisien enterré
vivant.
C’est ainsi cher monsieur, que je conçois
l’amitié à un pays. Dans mon esprit,
elle doit s’adresser avant tout aux femmes et
aux hommes qui le peuplent et le font chaque jour et
particulièrement à celles et à
ceux qui y subissent l’injustice et font les frais
de la folie de leurs semblables. A moins que vous ne
soyez, vous-même et les illustres pétitionnaires,
partisans de Socrate quand il dit que « ceux qui
subissent les injustices sont moins à plaindre
que ceux qui les leur infligent » auquel cas et,
ne pouvant me hisser à ce niveau de conscience,
je dois reconnaître que mes propos et ma démarche
sont tout simplement superflus et je vous en demande
par avance pardon.
Veuillez agréer cher monsieur, l’expression
de mon profond respect.
Ahmed Manaï
(CDLT)
Réponse de la secrétaire de J.Daniel
Le Nouvel Observateur
Le Directeur
Paris le 1er févier 1993
M.Ahmed MANAI
25, rue des Rossays- E 5
91600 Savigny/ Orge
Monsieur,
M. Jean Daniel a pris connaissance de la lettre que
vous avez bien voulu lui adresser. Mais il n’a
pu aller au- delà des premiers paragraphes, qui
révèlent une injurieuse ignorance des
liens qui ont existé, et qui existent, entre
le président Bourguiba et lui. Si vous l’aviez
lu, et surtout si vous aviez lu son dernier livre, vous
n’écririez pas que M. Jean Daniel a été
indifférent au sort « du plus illustre
tunisien contemporain ».
Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression
de mes sentiments distingués.
Signé : B. illisible
Le secrétariat de Jean Daniel