Directeur: Ahmed Manaï

Lettre ouverte

22/12/2002

Lettre au Conseil National pour les Libertés en Tunisie:
"Pour la mémoire et non la gloire"



Nous avons pris connaissance de votre rapport pour l'année 2002 et nous vous félicitons pour votre choix de faire la lumière sur les procès de l'été 1992, qui ont constitué, comme vous le dites à juste titre, "un tournant décisif dans la vie politique du pays".

Conscients de l'importance de l'effort que vous avez accompli et convaincus de la nécessité de faire toute la vérité sur ces procès et sur de nombreux autres, plus iniques et moins médiatisés, nous ne pouvons admettre que dans un travail de reconstruction de la mémoire collective, de simples vérités soient aussi facilement oubliées ou occultées.

Ainsi quand vous affirmez, dans la présentation du contexte, que "au cours de ces procès, qui ont commencé le 9 juillet 1992, il n'y avait aucune organisation nationale pour observer le déroulement du procès et que seuls les observateurs d'A.I. étaient présents et avaient rédigé un rapport…", vous apportez la preuve de votre méconnaissance totale des luttes qui ont précédé, accompagné et suivi ces procès, de l'élan de solidarité internationale qu'elles ont impulsé et des échos qu'elles ont suscités dans les médias internationaux..

Tout d'abord rendons justice aux organisations internationales, présentes à ces procès, en même temps que A.I.


1) La FIDH

Quoique dominée à l'époque par les 'éradicateurs' qui estimaient que "les islamistes n'avaient pas droit au parapluie protecteur des droits de l'homme", la FIDH avaient ses observateurs à ces procès.

Du 8 au 11 Juillet 1992, elle était représentée par Valérie Boudet, magistrat au tribunal de Grande instance de Paris et Maître Thierry Fagart, avocat à al cour d'Appel de Paris. Ces deux observateurs avaient produit un rapport de 16 pages en date du 20 Juillet 1992. Du 17 au 19 Août, la FIDH était représentée par Maître Alain Monod, avocat au Conseil d'Etat et à la cour de Cassation, en sa qualité d'observateur judiciaire au procès dit, du "commando du sacrifice" (Mohamed Habib Lassoued).

Maître Monod avait produit un rapport de 10 pages en date du 3 Septembre 1992.


2) La Ligue Française des droits de l'homme (LDH)

La LDH n'a pas envoyé d'observateur à ces procès, mais s'était exprimée clairement sur la répression en Tunisie quelques semaines auparavant quand sa présidente, Madeleine Rebérioux, avait publié une lettre dans laquelle elle expliquait les raisons ayant motivé son refus d'assister à la réception que l'ambassadeur de Tunisie à Paris, offrait en l'honneur de Mohamed Charfi, ministre de l'éducation nationale.


3) Le Comité International Contre la Répression (CICR)

Présidé par Maître Yves Dechezelles, le défenseur des patriotes Maghrébins dans les années 50, le CICR était représenté, aux deux procès du tribunal militaire de l'été 1992, par Maître Victoria Melgar, sa secrétaire générale adjointe et maître Hélène Carrera Rubinstein du barreau de Paris.

Nous disposons de leurs rapports de mission qui ont fait par ailleurs l'objet d'une conférence de presse (K7 disponible) tenue au Club de la presse (Avenue d'IENA à Paris) en date du 27 août 1992. Près de cinquante personnes, dont 12 journalistes, étaient présentes à cette conférence de presse et notamment quatre des cinq avocats Maghrébins, mandatés à ces procès par des associations tunisiennes.

C'est au cours de cette conférence de presse qu'a été lu l'appel du Doyen Mohamed Chakroun pour l'envoi urgent d'une mission médicale internationale auprès des victimes de la torture des deux procès.

Relayé par Maître Dechezelles, cet appel a aussitôt incité des médecins français, notamment le professeur Marie Thérèse Cousin et le docteur Pierre Debat et d'autres médecins, à demander audience auprès de l'ambassadeur de Tunisie à Paris, pour la mise en place d'une telle mission. Fin de non recevoir.

Une deuxième conférence de presse a été tenue le surlendemain à l'Evêché d'Evreux, sous le patronage de Mgr Gaillot et en présence de Maître Monod, de feu Ali Saïdi, (président du Comité de lutte contre la répression et pour la défense des libertés publiques en Tunisie) de nombreux journalistes régionaux et autres militants tunisiens.


4) H.R.W. et International Human Rights Law Group

Avaient délégué ensemble un Avocat qui avait suivi de nombreuses audiences des deux procès militaires de l'été 1992. Un rapport (en anglais) de 38 pages a été publié au mois d'octobre 1992. Vol. 4. Issue 9.


5) Les Associations Tunisiennes

Cinq associations tunisiennes au moins, ayant leurs sièges à l'étranger, étaient représentées au cours de ces procès par des observateurs Magrébins et Français, dûment mandatés.

Ce sont respectivement : 'Tunisie : Démocratie Maintenant' (TDM), le Comité de Lutte contre la répression et pour la défense des libertés publiques (Evreux), Droits pour les Maghrébins et au Maghreb (DLMM), la Coordination pour la Défense des libertés en Tunisie (CDLT), Le Conseil de la Communauté Tunisienne en France.

Mais c'est TDM qui avait coordonné toutes les actions, entrepris les contacts avec les organisations de D.H et les avocats, en Tunisie et à l'étranger, collecté les fonds nécessaires au financement de l'envoi des observateurs et des actions d'information.

Ainsi elle a:

a) Organisé, mandaté et financé la première mission d'observation de Maître Alain Monod du 17 au 18 Juillet 1992, dont un compte rendu de 10 pages a été rendu public en date du 21 juillet 1992.

b) Financé la mission Hélène Carrera Rubinstein et Victoria Melgar, toutes deux mandatés par le CICR.

c) Organisé et financé l'envoi de cinq observateurs maghrébins: Maîtres Baghdadi Mohamed, falyachi Hafnaoui et Béchir Mechri du Barreau d'Alger et Maîtres Ramid Mustafa et Hatmi Abdellatif du barreau de Casablanca. Les quatre derniers avaient fait le déplacement à Paris et participé à la conférence de presse du 27 août 1992.

'Tunisie : Démocratie Maintenant' a aussi participé activement à l'organisation et au succès du grand meeting tenu à la salle de La Mutualité le 13 novembre 1992.

C'est en effet à l'issue de cette conférence de presse du 27 août 1992, que maître Yves Dechezelles, président du CICR et Jean Pierre Barrois, son secrétaire général, ont annoncé pour le 13 novembre, l'organisation de ce grand meeting pour la défense des droits et libertés, contre la torture et la peine de mort.

Ce meeting, qui avait réuni plus de trois mille ( 3000) personnes, doit son immense succès à la mobilisation inédite des tunisiens mais aussi et surtout à la solidarité agissante des deux Partis des Travailleurs Algérien et Français et de leurs secrétaires généraux, respectivement Louiza Hannoune et Daniel Gluckstein. Ce dernier agissant aussi en sa qualité de secrétaire général de la coordination internationale des travailleurs.

C'est à l'issue de ce meeting que des Tunisiens qui ont perdu toute illusion sur le régime, ont créé le Comité d'Appel à la démission de Ben Ali, consacrant ainsi leur rupture totale et définitive avec le régime tunisien.

C'est suite aussi à ce meeting qu'une délégation de quatre tunisiens a demandé et obtenu une audience auprès du secrétaire général de la FIDH, maître Daniel Jacoby, pour l'exhorter à engager un peu plus sa fédération dans le combat des droits de l'homme en Tunisie.

Rappelons que Tunisie : Démocratie Maintenant a été créée au cours de l'automne 1991 à l'initiative de patriotes venus d'horizons politiques divers, qu'elle a compté dans son conseil d'administration des militants du Nahdha, du MUP, des Nationalistes Arabes, des Destouriens et des Indépendants et que si d'autres courants (anciens Maoïstes, Staliniens et autres) n'en firent pas partie, c'est tout simplement parce qu'ils étaient à l'époque les supplétifs du pouvoir.

Enfin et pour lever toute ambiguïté, cette dernière précision concernant le financement de toutes ces actions : en dehors de quelques participations individuelles et de celle du Parti des Travailleurs Français, c'est le mouvement Nahdha qui avait financé toutes les manifestations et actions..

Auteurs:
Younès Othman: Ancien président de 'Tunisie : Démocratie Maintenant'
Ahmed Manaï: Membre fondateur.


Y. Othman & A. Manai | Voir le rapport du CNLT.


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