Lettre
au Conseil National pour les Libertés en Tunisie:
"Pour la mémoire et non la gloire"
Nous avons pris connaissance de
votre rapport pour l'année 2002 et nous vous félicitons
pour votre choix de faire la lumière sur les procès
de l'été 1992, qui ont constitué, comme vous le dites
à juste titre, "un tournant décisif dans la vie
politique du pays".
Conscients de l'importance de l'effort que vous avez
accompli et convaincus de la nécessité de faire toute
la vérité sur ces procès et sur de nombreux autres,
plus iniques et moins médiatisés, nous ne pouvons admettre
que dans un travail de reconstruction de la mémoire
collective, de simples vérités soient aussi facilement
oubliées ou occultées.
Ainsi quand vous affirmez, dans la présentation du contexte,
que "au cours de ces procès, qui ont commencé le 9 juillet
1992, il n'y avait aucune organisation nationale pour
observer le déroulement du procès et que seuls les observateurs
d'A.I. étaient présents et avaient rédigé un rapport…",
vous apportez la preuve de votre méconnaissance totale
des luttes qui ont précédé, accompagné et suivi ces
procès, de l'élan de solidarité internationale qu'elles
ont impulsé et des échos qu'elles ont suscités dans
les médias internationaux..
Tout d'abord rendons justice aux organisations internationales,
présentes à ces procès, en même temps que A.I.
1) La FIDH
Quoique dominée à l'époque par les 'éradicateurs' qui
estimaient que "les islamistes n'avaient pas droit au
parapluie protecteur des droits de l'homme", la FIDH
avaient ses observateurs à ces procès.
Du 8 au 11 Juillet 1992, elle était représentée par
Valérie Boudet, magistrat au tribunal de Grande instance
de Paris et Maître Thierry Fagart, avocat à al cour
d'Appel de Paris. Ces deux observateurs avaient produit
un rapport de 16 pages en date du 20 Juillet 1992. Du
17 au 19 Août, la FIDH était représentée par Maître
Alain Monod, avocat au Conseil d'Etat et à la cour de
Cassation, en sa qualité d'observateur judiciaire au
procès dit, du "commando du sacrifice" (Mohamed Habib
Lassoued).
Maître Monod avait produit un rapport de 10 pages en
date du 3 Septembre 1992.
2) La Ligue Française des droits de l'homme (LDH)
La LDH n'a pas envoyé d'observateur à ces procès, mais
s'était exprimée clairement sur la répression en Tunisie
quelques semaines auparavant quand sa présidente, Madeleine
Rebérioux, avait publié une lettre dans laquelle elle
expliquait les raisons ayant motivé son refus d'assister
à la réception que l'ambassadeur de Tunisie à Paris,
offrait en l'honneur de Mohamed Charfi, ministre de
l'éducation nationale.
3) Le Comité International Contre la Répression (CICR)
Présidé par Maître Yves Dechezelles, le défenseur des
patriotes Maghrébins dans les années 50, le CICR était
représenté, aux deux procès du tribunal militaire de
l'été 1992, par Maître Victoria Melgar, sa secrétaire
générale adjointe et maître Hélène Carrera Rubinstein
du barreau de Paris.
Nous disposons de leurs rapports de mission qui ont
fait par ailleurs l'objet d'une conférence de presse
(K7 disponible) tenue au Club de la presse (Avenue d'IENA
à Paris) en date du 27 août 1992. Près de cinquante
personnes, dont 12 journalistes, étaient présentes à
cette conférence de presse et notamment quatre des cinq
avocats Maghrébins, mandatés à ces procès par des associations
tunisiennes.
C'est au cours de cette conférence de presse qu'a été
lu l'appel du Doyen Mohamed Chakroun pour l'envoi urgent
d'une mission médicale internationale auprès des victimes
de la torture des deux procès.
Relayé par Maître Dechezelles, cet appel a aussitôt
incité des médecins français, notamment le professeur
Marie Thérèse Cousin et le docteur Pierre Debat et d'autres
médecins, à demander audience auprès de l'ambassadeur
de Tunisie à Paris, pour la mise en place d'une telle
mission. Fin de non recevoir.
Une deuxième conférence de presse a été tenue le surlendemain
à l'Evêché d'Evreux, sous le patronage de Mgr Gaillot
et en présence de Maître Monod, de feu Ali Saïdi, (président
du Comité de lutte contre la répression et pour la défense
des libertés publiques en Tunisie) de nombreux journalistes
régionaux et autres militants tunisiens.
4) H.R.W. et International Human Rights Law Group
Avaient délégué ensemble un Avocat qui avait suivi de
nombreuses audiences des deux procès militaires de l'été
1992. Un rapport (en anglais) de 38 pages a été publié
au mois d'octobre 1992. Vol. 4. Issue 9.
5) Les Associations Tunisiennes
Cinq associations tunisiennes au moins, ayant leurs
sièges à l'étranger, étaient représentées au cours de
ces procès par des observateurs Magrébins et Français,
dûment mandatés.
Ce sont respectivement : 'Tunisie : Démocratie Maintenant'
(TDM), le Comité de Lutte contre la répression et pour
la défense des libertés publiques (Evreux), Droits pour
les Maghrébins et au Maghreb (DLMM), la Coordination
pour la Défense des libertés en Tunisie (CDLT), Le Conseil
de la Communauté Tunisienne en France.
Mais c'est TDM qui avait coordonné toutes les actions,
entrepris les contacts avec les organisations de D.H
et les avocats, en Tunisie et à l'étranger, collecté
les fonds nécessaires au financement de l'envoi des
observateurs et des actions d'information.
Ainsi elle a:
a) Organisé, mandaté et
financé la première mission d'observation de Maître
Alain Monod du 17 au 18 Juillet 1992, dont un compte
rendu de 10 pages a été rendu public en date du 21 juillet
1992.
b) Financé la mission Hélène
Carrera Rubinstein et Victoria Melgar, toutes deux mandatés
par le CICR.
c) Organisé et financé
l'envoi de cinq observateurs maghrébins: Maîtres Baghdadi
Mohamed, falyachi Hafnaoui et Béchir Mechri du Barreau
d'Alger et Maîtres Ramid Mustafa et Hatmi Abdellatif
du barreau de Casablanca. Les quatre derniers avaient
fait le déplacement à Paris et participé à la conférence
de presse du 27 août 1992.
'Tunisie : Démocratie Maintenant' a aussi participé
activement à l'organisation et au succès du grand meeting
tenu à la salle de La Mutualité le 13 novembre 1992.
C'est en effet à l'issue de cette conférence de presse
du 27 août 1992, que maître Yves Dechezelles, président
du CICR et Jean Pierre Barrois, son secrétaire général,
ont annoncé pour le 13 novembre, l'organisation de ce
grand meeting pour la défense des droits et libertés,
contre la torture et la peine de mort.
Ce meeting, qui avait réuni plus de trois mille ( 3000)
personnes, doit son immense succès à la mobilisation
inédite des tunisiens mais aussi et surtout à la solidarité
agissante des deux Partis des Travailleurs Algérien
et Français et de leurs secrétaires généraux, respectivement
Louiza Hannoune et Daniel Gluckstein. Ce dernier agissant
aussi en sa qualité de secrétaire général de la coordination
internationale des travailleurs.
C'est à l'issue de ce meeting que des Tunisiens qui
ont perdu toute illusion sur le régime, ont créé le
Comité d'Appel à la démission de Ben Ali, consacrant
ainsi leur rupture totale et définitive avec le régime
tunisien.
C'est suite aussi à ce meeting qu'une délégation de
quatre tunisiens a demandé et obtenu une audience auprès
du secrétaire général de la FIDH, maître Daniel Jacoby,
pour l'exhorter à engager un peu plus sa fédération
dans le combat des droits de l'homme en Tunisie.
Rappelons que Tunisie : Démocratie Maintenant a été
créée au cours de l'automne 1991 à l'initiative de patriotes
venus d'horizons politiques divers, qu'elle a compté
dans son conseil d'administration des militants du Nahdha,
du MUP, des Nationalistes Arabes, des Destouriens et
des Indépendants et que si d'autres courants (anciens
Maoïstes, Staliniens et autres) n'en firent pas partie,
c'est tout simplement parce qu'ils étaient à l'époque
les supplétifs du pouvoir.
Enfin et pour lever toute ambiguïté, cette dernière
précision concernant le financement de toutes ces actions
: en dehors de quelques participations individuelles
et de celle du Parti des Travailleurs Français, c'est
le mouvement Nahdha qui avait financé toutes les manifestations
et actions..
Auteurs:
Younès Othman: Ancien président
de 'Tunisie : Démocratie Maintenant'
Ahmed Manaï: Membre fondateur.
Y. Othman & A. Manai
| Voir le rapport du CNLT.