Lettre à
l’attention de Monsieur Hasni
Paris le 10 novembre
2004
J’ai beaucoup
apprécié votre critique de l’interview
que j’ai donnée à El-Khadra, le
14 octobre 2004, la seule suscitée par ce texte
à ma connaissance. J’ai moins apprécié
par contre, votre petite phrase assassine où,
commentant le rôle nouveau d’Internet dans
le combat contre Ben Ali, vous semblez « regretter
mon omniprésence depuis des années, ma
contribution à la sclérose de l’activité
militante, ma prétention à être
l’unique porte parole de la parole qui compte
».
Je ne vous cache pas que j’ai longtemps hésité
avant de répondre à vos propos provocateurs.
Puis j’ai pensé que le fait de vous ignorer
risquerait peut-être de vous blesser surtout si
vous interprétiez mal mon silence et que vous
le considériez comme une forme de mépris
à votre égard. Ce que, Dieu m’en
garde, je ne peux jamais me le permettre, ayant vécu
dans le respect des gens, fussent-ils les plus indignes
de respect. C’est pour cette unique raison que
je vous écris, maintenant que le rideau est tombé
sur les élections, sur ce qui les a précédées
et suivies, et non pour engager avec vous une polémique…
toujours stérile à mon sens.
Les anonymes :
Un mot d’abord sur « les anonymes »
auxquels j’ai rendu hommage dans mon interview
et qui, vous aurez dû le comprendre aisément,
ne sont pas les gens comme vous, qui s’expriment
régulièrement et librement sur Internet,
en usent et parfois en abusent, comme vous le dites.
Ceux là ne sont pas à plaindre ou si peu
en tout cas.
Les anonymes auxquels j’ai fait allusion sont
les « soldats inconnus », décrits
par Noura Borsali, dans un papier d’une rare générosité
publié par tunisnews en date du 22/04/01 : «
Ceux qui bataillent au quotidien, chacun à sa
manière, selon ses moyens et dans son espace
privé ou collectif, dans son lieu de travail
ou dans la rue, dans leur silence digne ou dans leur
prise de parole audacieuse…Ce sont les gens dont
personne ne parle…et qui font preuve aujourd’hui
et plus que jamais de courage en ces temps épiques
que nous vivons, sans chercher à être sous
les projecteurs et à accaparer l’attention
autour d’eux »… «… tous
ceux ou toutes celles qui, toutes les semaines, se voient
contraintes de transporter souvent dans des conditions
déplorables des provisions à ceux ou à
celles qui ne rêvent qu’à cet instant
de les apercevoir ou de les entrevoir pendant un laps
de temps- oh combien court- dans leurs lieux d’enfermement
devenus leurs seuls lieux d’existence ; ceux et
celles privés de leurs moyens de subsistance
et préoccupés par leur pitance incertaine
; ceux et celles interdits de parole et enfouis dans
une peur quotidienne qui les assaille ; ceux et celles
qu’on agresse parce qu’ils ou elles ont
osé dire non à la peur, à l’interdiction,
en somme à la spoliation de leur citoyenneté
mais sans qu’on parle d’eux ou d’elles…
».
Ce sont ceux-là et d’autres encore- je
pense tout particulièrement aux nombreux fonctionnaires,
qui essayent de faire convenablement leur travail et
qui ont empêché jusqu’ici que le
pays sombre dans le chaos- les anonymes qui méritent
l’hommage de tous.
Internet et Internautes :
Venons en maintenant à Internet et au combat
de certains de ses usagers. Vous en parlez comme si
vous étiez l’inventeur ou l’un des
rares usagers de ce formidable moyen d’information
et de communication. Détrompez-vous M. Hasni.
Il y a des centaines de millions d’internautes
de par le monde et j’en suis, depuis qu’il
est devenu accessible en France. J’avoue ne pas
maîtriser totalement l’outil, mais mon niveau
actuel suffit largement à mes besoins, qui ne
sont pas démesurés. Quand il m’arrive
d’avoir besoin d’un plus, c’est Taher,
16 ans, le cadet de mes enfants, qui me dépanne.
Mais j’ai l’impression que vous faites une
confusion entre le moyen et l’outil technique
d’une part et l’objectif et la finalité
d’une action, d’autre part.
Dois-je vous rappeler, qu’il y a un demi siècle,
les peuples colonisés engagés dans la
lutte pour leur libération, avaient trouvé
dans la radio, le plus formidable outil de communication
de tous les temps, parce qu’il véhicule
la parole- bien antérieure à l’écrit
dans l’histoire de l’humanité- porteuse
du message et des mots d’ordre du combat et accessible
au plus grand nombre, son arme absolue contre la colonisation.
Vous pouvez demander aux vieux de votre entourage ce
que furent La Voix de l’Algérie émettant
de Tunis ou Saout El Arab, émettant du Caire,
pour les combattants algériens dans les années
cinquante.
Vous parlez de volonté de contrôle de «
cette partie non négligeable du combat…
». Je crois, qu’en ce qui me concerne au
moins, vous vous faites des illusions. Loin de moins
cette idée de contrôler qui que soit. Je
connais de nombreux responsables de sites Internet et
de lettres de diffusion, liés ou non à
la Tunisie et je ne crois pas qu’un seul d’entre
eux, ait eu à se plaindre de mes interférences.
Jamais, par exemple, je n’ai demandé et,
encore moins voulu aux Nahdhaouis, qui semblent contrôler
maintenant, de nombreux sites et lettres de distribution
et que j’ai défendus et soutenus sans compter,
tout au long des années où, terrassés
par la foudre, ils avaient perdu l’usage de la
langue, pourquoi ils boycottent mes écrits, même
ceux qui leurs sont favorables. Allez sur leur site.
Vous y trouverez pratiquement tous les livres sur la
Tunisie, sauf le premier, qui a dénoncé
au milieu de la décennie, l’enfer vécu
par leurs militants.
Vous devez reconnaître, en ce qui concerne «
Réveil Tunisien » que vous animez, que
je n’ai pris contact avec vous qu’à
deux reprises. La première, au début de
la naissance de ce site, pour poster une réponse
à une question concernant le livre de Lise Garon
et, la seconde, récemment pour répondre
à votre invitation à m’inscrire
« au chantier démocratique », dans
l’ignorance totale que vous en étiez l’initiateur.
Quant à ma part de responsabilité dans
ce que vous appelez « la sclérose de l’activité
militante », j’avoue franchement ne pas
m’en être rendu compte. Et d’ailleurs
cette activité serait-elle vraiment sclérosée
alors que de nombreux nouveaux acteurs, particulièrement
les internautes, dont votre équipe et vous-même,
se sont engagés dans le combat depuis quelques
années et, qu’à chaque événement,
grand ou petit, on bouge et on tire de partout et dans
tous les sens dans ce qui ressemble à un mouvement
brownien ?
Non M. Hasni, ce n’est
pas l’activité militante qui est sclérosée,
mais plutôt la réflexion politique qui
fonde toute action, lui donne son sens, lui imprime
son rythme et lui définit ses objectifs.
Suis-je responsable
d’une telle situation ? Je ne le crois pas, quoique
je demeure prêt à me remettre en question.
Je sais en tout cas que j’ai souvent contribué
à remettre en cause le bien-fondé des
illusions bétonnées de certains opposants,
telle que, par exemple, celle de croire qu’ils
seraient capables, seuls et avec pour seule arme des
discours enflammés, de faire mourir de honte
un dictateur et d’abattre une dictature, soutenue
par des puissances internationales. Ou encore, qu’il
suffit tout simplement à un ancien adepte d’une
idéologie totalitaire de se faire oublier un
certain temps, de faire un bref passage dans un parti
légal ou une association pour convaincre, sans
autre forme d’autocritique, de sa conversion définitive
à la démocratie.
Regardez comment et avec quelle célérité,
tout ce que compte la gauche, d’anciens maoïstes,
léninistes et autres, « normalisés
» par une carrière administrative ou assagis
par un long détour dans les partis « démocrates
», se sont retrouvés à soutenir
le dernier des partis communistes staliniens.
Dois-je me retirer ?
Et combien même
j’aurai été responsable de tout
ce que vous dites ou ne dites pas, dois-je me retirer,
comme le suggère implicitement votre propos ?
Désolé de vous décevoir M. Hasni.
Vous pouvez licencier votre employé ou le faire
admettre à la retraite, écarter un de
vos associés ou acculer à la démission
un de vos affidés, mais sûrement pas pousser
au retrait de la vie publique, un homme avec lequel
vous n’avez rien de commun et que vous semblez
connaître si mal. C’est tout simplement
indécent et dans mon cas, surtout improductif.
D’autres avant vous l’ont essayé
en usant de moyens, en principe, plus persuasifs que
le vôtre. Je n’ai pas à vous raconter
ma vie. Mais sachez tout de même que la dictature
a tout fait depuis quinze ans pour me faire taire et,
ni les représailles contre ma famille, ni la
spoliation de mes biens, ni encore les agressions physiques
de ses sbires contre ma personne, en Tunisie et à
l’étranger, n’y sont parvenues. La
cabale montée contre moi, l’année
dernière, par l’ignoble auteur «
du rapport de fin de mission » et ses commanditaires,
que vous avez applaudi chaudement en son temps, pour
me faire passer pour ce que je ne suis pas et me livrer
aux chiens enragés, n’y est pas parvenue
non plus.
Cela tient sûrement au caractère d’un
homme mais aussi à ses engagements.
Aux élections législatives de 1989, 21.000
électeurs (22% des voix) de la circonscription
de Monastir avaient voté pour notre liste indépendante.
Je leur avais promis de ne jamais trahir leur confiance.
Je suis donc tenu par la parole donnée, il y
a plus de 15 ans.
Il y a aussi autre chose que vous ne pouvez pas comprendre
M. Hasni, vous le citadin, citoyen « des deux
rives », statut, qu’à mon cœur
défendant, j’ai conduit mes enfants à
partager avec vous, ce qu’est un pays pour un
homme de la terre. Il faudrait être paysan et
fils de paysans, enraciné dans la terre depuis
plusieurs générations, comme je le suis
et le sont tous les paysans du monde, pour comprendre
le caractère quasi mystique des liens qui unissent
un homme et son pays.
N’attendez donc pas de moi que je me retire sur
simple injonction d’un fantôme, alors que
la dictature se retrouve aujourd’hui plus puissante
que jamais et que nous sommes confrontés à
un nouveau défi : celui de combattre les nouveaux
harkis, chasseurs de distinctions, d’honneurs,
de prix et des primes qui les accompagnent ainsi que
des financements internationaux, aux dépens de
l’honneur des Tunisiens et de leur liberté.
N’avez-vous pas remarqué qu’aucune
des organisations de la « société
civile tunisienne», toutes si promptes à
pourfendre les Chirac, Bush et compagnie, pour le moindre
soutien au dictateur, n’avait réagi au
monument d’hypocrisie érigé par
l’Union Européenne au dictateur le lendemain
des élections ? C’est que celles qui reçoivent
des miettes du festin européen, comme celles
qui attendent ou espèrent en recevoir un jour,
préfèrent ne pas gêner un protecteur
du bourreau, capable aussi d’être généreux
envers certaines de ses victimes.
Wa Emma Azzabadou…
Ceci dit, je me ferais
un plaisir, avec mon ami Mondher Sfar, que vous aimez
bien aussi et, d’autres, de vous accueillir parmi
nous, au sein du Comité Tunisien d’Appel
à la Démission de Ben Ali, organisation
engagée depuis sa naissance en janvier 1993 dans
le combat contre la dictature, pour lutter ensemble,
contre le seul homme qui opprime les Tunisiens et dont
le départ serait sans doute le meilleur cadeau
que l’on puisse faire à un pays et à
sa population.
Par contre si vous persistez à penser que mon
retrait devrait précéder celui du dictateur,
alors je suis obligé de vous dire, ainsi qu’aux
vôtres, que vous allez attendre longtemps, parce
que je suis bien décidé à continuer
le combat, seul ou avec d’autres et toujours avec
mes propres moyens et sans le moindre financement d’aucune
sorte et ce, tant que Dieu m’en donne la force.
Et pour éviter que mon fantôme ne vienne
hanter vos nuits, je vous conseille de faire comme si
je n’existais pas. Il suffit pour cela «
de tourner tout simplement le bouton et d’éteindre
la radio au moment opportun », conseillait Abdelaziz
Laroui (1898- 1971), le plus grand journaliste que la
Tunisie ait jamais connu au 20ème siècle,
à un auditeur agacé par sa chronique.
J’espère pour vous, M. Hasni, que vous
ne baisseriez pas les bras de sitôt, comme les
dizaines de gens que j’ai vu défiler aux
cours de la décennie écoulée. Croyant
que l’affaire ne durerait que le temps d’une
campagne médiatique, un petit travail de lobbying
pendant quelques mois ou un an au plus et, s’étant
dépensés plus à démolir
le travail de ceux qui les ont devancés qu’à
combattre la dictature, ils avaient fini par s’essouffler
et par se rendre avec armes et bagages, en milieu de
chemin.
Voilà, M. Hasni, ce que j’ai à vous
dire. La prochaine fois, s’il y en a une, pour
éviter les polémiques, à mon sens
toujours stériles, je vous écrirai directement
et discrètement, à votre adresse postale
personnelle, une belle lettre en arabe, langue de nos
paysans tunisiens, dans le pur style épistolaire
de Abdulhamid Al Kateb, pour lequel vous vouez, semble-t-il,
un véritable culte.
Enfin je vous invite à méditer la parabole
de ce beau verset du Saint Coran, même si vous
n’y croyez pas : « Wa Emma Azzabadou Fa
Yathhabou Joufa’an, Wa Emma ma Yenafa’ou
Annasa Fa Yamkouthou Fi- Al Ardhi », c'est-à-dire
« L’écume s’en va au rebut,
tandis que ce qui est utile aux hommes, demeure en terre
».
Ahmed Manaï