Chebih, mon frère, mon
ami.
Je dois à l’heureuse initiative
de notre frère Beddy et de ses camarades, le
plaisir de t’écrire en espérant
que cette lettre finira par te parvenir là où
tu te trouves et où jamais tu n’aurais
dû te trouver.
Triste sort que celui qui est souvent réservé
aux patriotes dans nos pays. Quand ce n’est pas
tout simplement la mort, c’est la douleur de l’exil
ou la relégation dans un de ces mouroirs désertiques
ou plutôt jardins secrets et royaumes de délices
de nos despotes. Mais selon des règles immuables
de la vie et de l’histoire, il semblerait que
cela soit indispensable pour insuffler la vie à
nos semblables et remuer des sociétés
qu’on dit passives et indolentes alors qu’elles
sont tout simplement écrasées par l’arbitraire
et l’injustice.
Depuis notre dernière rencontre,
quelques jours ou quelques semaines avant ton retour
en Mauritanie et tout ce qui s’en est suivi, il
s’est passé, dans notre monde, bien des
choses tout aussi désagréables les unes
que les autres et plus désarmantes les unes que
les autres pour les hommes de bonne volonté.
Mais curieusement et sitôt passés les premiers
moments de surprise et comme par un effet de retour
de balancier, c’est de nouveau la prise de conscience
et même parfois, çà et là,
comme en Palestine, l’amorce d’une résistance.
L’espoir renaît malgré la puissance
phénoménale des forces du mal.
Mais parlons plutôt de toi. Franchement
je n’ai jamais compris ta hâte à
retourner en Mauritanie alors que tu savais pertinemment
que la conjoncture n’était guère
favorable et que le despote du coin n’attendait
que cela.
J’ai suivi ton procès et tu as dû
sûrement savoir que le bâtonnier de l’ordre
des avocats tunisiens, notre ami maître Béchir
Essid devrait y assister en tant qu’observateur
de l’Institut Tunisien à Paris. Seul l’en
avait empêché l’absence d’un
vol retour qui lui aurait permis de respecter ses engagements
professionnels à Tunis. Et d’ailleurs,
il n’aurait même pas eu l’occasion
d’assister au procès puisque, m’a-t-on
dit, il avait été ajourné.
J’ai rencontré ton épouse à
Paris, il y a quelques mois et j’ai pu ainsi avoir
de tes nouvelles. J’avais espéré
la revoir avant son départ, ne serait-ce que
pour lui confier une lettre et un livre, à te
remettre. Malheureusement des problèmes de santé
m’ont empêché de faire le déplacement
et c’est ainsi que j’ai raté cette
occasion.
Le livre en question « Désert » de
Le Clézio, est un roman que j’ai découvert
il y a quelques mois, lu et relu. Il m’a permis
de demeurer en contact permanent avec toi, durant ces
derniers mois, à travers l’épopée
de ce Saint homme et résistant hors pair que
fût ton aïeul Cheikh Malaïnine.
Je t’en envoie un exemplaire,
convaincu que même si tu le connaissais déjà,
sa lecture ne manquera pas de t’apporter un peu
plus de cette nourriture céleste dont tu es bien
pourvue, mais qui, malheureusement, fait souvent défaut
aux politiciens.
Cette année, nous procédons
à la réélection du conseil d’administration
de l’Institut Tunisien des Relations Internationales
(ITRI) et il a été convenu de l’élargir
à des membres honoraires. J’ai fait passer
le message par Beddy pour te demander si tu accepterais
d’être notre président d’honneur.
Il semblerait que nous ayons ton accord. Ainsi, tu seras
notre président d’honneur et tu partageras
ce poste avec un autre homme politique tunisien, le
professeur Moncef Ben Salem, en résidence surveillée
depuis 12 ans.
L’ITRI sera à même
de participer pleinement à la campagne internationale
pour demander ta libération que nos frères
Mauritaniens préparent pour la rentrée.
En espérant te revoir bientôt
libre et actif.
Indéfectible amitié
Ahmed MANAÏ