L’étrange aventure
de Nizar Sassi par Fausto Giudice, 2 avril 2006
http://quibla.net/guantanamo2006/guantanamo8.htm
Nizar Sassi est ce que les Américains
appellent un “home boy”, un “gars
du quartier”: un petit gars de la banlieue lyonnaise
la plus célèbre du monde, les Minguettes,
où il a passé la quasi-totalité
de ses vingt-sept années de vie. Ce fils d’un
ouvrier immigré tunisien analphabète aurait
pu se retrouver sous l’uniforme comme militaire
ou policier, car sa grande passion, c’était
les armes à feu. Mais la perspective de s’engager
dans l’armée pour trois ans l’avait
découragé et pour ce qui est d’entrer
dans la police, il a raté son coup. Ce garçon
banal qui n’avait aucune passion politique ou
religieuse s’est retrouvé embarqué
dans une étrange aventure par un concours de
circonstances. Il rencontre à la mosquée
un gars qui est le frère d’un ami. Le gars
le recrute et voici Nizar embarqué dans ce qui
deviendra une odyssée, ensemble avec son ami
Mourad Benchellali. Cette odyssée le conduira
de Londres au Pakistan et de là en Afghanistan,
pour finir à Guantanamo, où il a été
détenu pendant trente mois, avant d’être
rapatrié en France et d’y passer un an
et demi en détention préventive, pour
être remis en liberté en janvier 2006.
Il vient de raconter cette étrange aventure dans
un livre écrit avec Guy Benhamou, Prisonnier
325, Camp Delta, De Vénissieux à Guantanamo,
aux éditions Denoël.
Le récit de Sassi et Benhamou
est simple et linéaire. Il ne contient aucune
révélation explosive et quelques petites
erreurs factuelles, sans doute dues aux conditions de
la production de livres à notre époque.
Ainsi, Youssef Yee, l’aumônier musulman
de Guantanamo, n’est pas, comme ils l’écrivent
“d’origine indonésienne”, mais
chinoise.
Nizar n’est pas un jihadiste,
à peine un Musulman pratiquant. Il ne parle pas
l’arabe - ni l’anglais. Il n’apprend
qu’il fait partie d’Al Qaïda qu’après
le 11 septembre 2001, dont il suit les retombées
par Radio France internationale, sur la petite radio
qu’il s’est acheté juste avant les
“événements”. Il est alors
depuis plusieurs semaines dans le camp d’entraînement
militaire Al Farouq, près de Kandahar, où
il s’initie péniblement au maniement des
armes et à la lutte armée, sous les ordres
d’un instructeur iraquien, dont il ne comprend
même pas les explications, données en arabe.
Ce camp Al Farouq où sont passés tous
les jeunes gens recrutés par le réseau,
dont le centre était la mosquée londonienne
de Finsbury Park, dirigée par le fameux “imam
crochet”, Abou Hamza El Masri. Début décembre
2001, Nizar et ses compagnons sont évacués
vers le Pakistan. Ils passent quelques semaines à
se terrer dans les montagnes de Tora Bora, pilonnées
par l’aviation US, puis, une fois arrivés
au Pakistan, ils sont livrés à l’armée,
qui les remet aux US. Emprisonné à Kandahar,
il est dans le premier lot livré à Guantanamo
en janvier 2002.
Le récit sur le séjour
à Guantanamo - que Nizar appelle ironiquement
sa “villégiature cubaine” - est,
disons, minimaliste et ne fait que confirmer tous les
autres témoignages déjà rendus
publics. Une particularité dans le récit
de Nizar : les quelques rencontres humaines qu’il
a faites durant son enfermement. Avec Hamza, l’aumônier
musulman auquel succèdera Youssef Yee, avec Eke,
un jeune d’origine turque chargé de la
“bibliothèque” du camp et avec un
soldat noir qui vient le voir après le boulot
pour discuter avec lui. Le reste est connu : les tabassages,
les humiliations, les interrogatoires épuisants
et stériles, la solidarité des détenus
et leurs combats d’autodéfense. Extrait
: «Pas un jour ne passe sans que les incidents
éclatent entre détenus et gardiens. Lorsqu’un
détenu, pour une raison ou une autre, refuse
de sortir de sa cage, le Américains font entrer
les chiens. D’autres fois, pour venir à
bout d’un récalcitrant, ils arrivent à
cinq géants, en tenue de combat. Casqués,
vêtus de gilets pare-balles, équipés
de genouillères noires et de boucliers, ils commencent
par asperger le détenu de gaz lacrymogène
à travers le grillage. Puis ils ouvrent la porte,
se jettent sur le type en le coinçant avec un
bouclier contre la paroi. Après, c’est
la dérouillée générale.
Le gars est frappé, mis à terre, ligoté
et traîné dehors. Le tout sous les cris
et les hurlements des autres détenus.
Ce genre d’exaction donne évidemment
lieu à des mesures de rétorsion. Des vengeances
à hauteur de nos moyens. Il y a le crachat, le
lancer de seau d’eau, les jets d’urine et
les tirs d’excréments au passage des gardiens.
Terribles, mais pas sans risques pour les compagnons
de cellule qui font face au tireur. Les erreurs de trajectoire
ont des conséquences assez déplaisantes.
Plus pacifique, mais très pénalisant,
les confettis. On récupère les assiettes
et les gobelets en plastique des plateaux repas, on
les découpe en mille morceaux et, quelques minutes
avant la relève, on répand le tout dans
l’allée centrale. Quand on veut vraiment
être plus vaches encore, on enduit les débris
avec de la pâte dentifrice, de façon qu’ils
collent au sol. Pour les gradiens, c’est la corvée
assurée. leur service est terminé, mais
ils n’ont pas le droit de laisser les lieux dans
cet état. C’est le règlement. Alors
ils sont obligés de faire des heures sup et de
tout nettoyer, sous nos quolibets. »
Finalement, en juillet 2004, Nizar
et trois autres détenus français seront
rapatriés en France, suivis en mars 2005 par
les trois derniers. Tous, sauf un, seront à nouveau
emprisonnés, mais, comme l’écrit
Nizar, la prison en France, après Kandahar et
Guantanamo, c’est “la liberté”.
On referme ce livre avec la conviction
que Nizar a suffisamment payé pour cette “erreur
de jeunesse”, due à un mélange d’inconscience
et d’esprit d’aventure. Puissent les juges
français qui auront à le juger prochainement
partager cette conviction. Nizar Sassi, avec la collaboration
de Guy Benhamou, Prisonnier 325, Camp Delta, De Vénissieux
à Guantanamo, éditions Denoël, mars
2006, 215 ages, 17 €