Voici un livre
(1) dont la parution indispose l’Elysée,
le Quai d’Orsay et le ministère de
l’Intérieur, où l’on entretient
de bonnes relations avec le général
Ben Ali. Sans oublier Frédéric Mitterrand,
l’un des animateurs de la Saison tunisienne,
une série de manifestations culturelles organisées
jusqu’en juillet à Paris et dans plusieurs
grandes villes.
Son auteur Ahmed Manaï, un Tunisien arrêté
en avril 1991, reconnaît avoir cédé
sous la torture et avoué de banales rencontres
avec des opposants du général Ben
Ali. « C’est difficile à raconter,
mais voilà, j’ai perdu ma dignité.
Non, bien plus, j’ai perdu mon humanité.
» Rescapé des « caves chantantes
» du « ministère de la torture
», Manaï publie un témoignage
courageux, le terrible récit- mais non dénudé
d’humour- des nombreuses semaines qu’il
a passées dans ce qu’il appelle le
« jardin secret du président Ben Ali
». La première « séance
de travail » a duré dix heures, pour
un brouillon de lettre jamais expédiée
à l’ancien premier ministre Mohamed
Mzali.
Général décoré
C’est la Tunisie qu’on ne veut pas voir
qu’Ahmed Manaï décrit. En vitrine
: la mer, le sable fin des dépliants touristiques
et le thé à la menthe. En 1989, Alain
Poher, président du Sénat, décernait
à Ben Ali le prix Louise- Michel des droits
de l’homme. La « vierge rouge »
a dû faire un tour complet dans sa tombe.
Et comme le régime n’est pas à
une hypocrisie près, le même Ben Ali
a ratifié la Convention internationale contre
la torture et les traitements dégradants.
Derrière le décor, le pain, dont le
prix se maintient mais dont le poids diminue, «
la légendaire couardise des hommes politiques
tunisiens », la torture et son cortège
de « faux suicides ». Enfin, comme l’a
connu l’auteur, l’exil et l’angoisse
d’éventuelles représailles sur
sa famille.
Sous prétexte de lutter contre les intégristes,
Paris cultive l’amitié d’un président
« plus proche de Bokassa que de Hassen II
», selon l’auteur. D’où
la crainte que la parution d’un tel livre
ne provoque, avec le général Ben Ali,
une crise semblable à celle que connurent
les relations franco- marocaines après la
publication de « Notre ami le roi »
par Gilles Perrault.
S.M.
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