| L’Etat
policier
Jooneed KHAN
Le Général
Zine El Abidine Ben Ali a marqué le onzième
anniversaire de son coup d’Etat contre le
président Habib Bourguiba en offrant son
« pardon » à « certains
détenus » politiques qui voudront bien
en faire la demande et en promettant d’autoriser
des opposants à lui disputer la présidence
aux élections prévues l’an prochain.
De tels élans proviennent en fait de l’arsenal
d’artifices que déploie de manière
systématique le régime de Tunis pour
soigner son image de modération à
l’étranger, en maintenant à
l’intérieur un Etat policier exemplaire
et totalitaire.
C’est ce qui ressort d’un colloque organisé
la semaine dernière à l’Université
de Montréal par l’ADPM ( Association
des droits de la personne au Maghreb), auquel participaient
le dissident exilé Ahmed Manaï et la
professeure Lise Garon., de l’Université
Laval.
« Ben Ali suscita beaucoup d’espoir
en 1987 en proclamant que les Tunisiens étaient
majeurs, mais ces espoirs s’envolèrent
en 1989 quand son parti s’appropria tous les
sièges aux élections », a dit
Manaï, qui s’était présenté
comme indépendant. Mal lui en prit car rentré
au pays en 1991 pour le Ramadhan, Manaï fut
arrêté, emprisonné et torturé
pendant deux semaines avant d’être expulsé
sous la clameur des protestations à l’étranger.
Tunis prit sa famille en otage et c’est de
peine et de misère qu’il organisa leur
fuite en France, où Manaï fut agressé
deux fois, en 1996 et 1997, agressions dont il porte
les cicatrices. « Les 9 millions de tunisiens
vivent dans la peur, pas seulement au pays mais
à 10.000 km de là » a dit l’auteur
du livre « Supplice tunisien, le jardin secret
du général Ben Ali »( La Découverte,
1995), préfacé par le Français
Gilles Perrault.
Après le scrutin de 1989, le régime
déclencha une impitoyable répression
contre les islamistes de Al-Nahda mais aussi contre
les démocrates laïcisant et les militantes
féministes. En 1994, Ben Ali fit arrêter
Moncef Marzouki, ancien président de la ligue
des droits, qui s’était porté
candidat à la présidence, mais il
accorda aux opposants 19 sièges au Parlement.
« Pourquoi 19 ? Parce qu’il faut être
20 pour contrôler une commission »,
a dit Manaï.
Pour la professeure Lise Garon, auteur de «
Le Silence tunisien, Les Alliances dangereuses au
Maghreb », le succès du régime
Ben Ali, tient en grande partie à la propagande
systématique qu’il mène à
l’étranger pour soigner l’image
de la Tunisie comme havre de paix dans une région
tourmentée, pays des droits, paradis du tourisme,
partenaire de la Communauté européenne
et élève modèle du FMI et de
la Banque mondiale.
« Au début des années 1990,
je fus moi- même éprise du discours
des opposants démocrates et laïcs qui
défendaient alors Ben Ali comme le rempart
contre la menace islamiste », a- t –elle
confié. « Mais Ben Ali s’est
ensuite retourné contre ces démocrates
et contre les féministes », a ajouté
Mme Garon, qui a dénoncé ce qu’elle
appelle « la rente islamiste », c’est
à dire l’épouvantail dont se
servent les régimes arabes pour se perpétuer
au-delà de la Guerre froide. « Les
dissidents de l’ex-URSS étaient nos
amis, mais ceux des régimes arabes sont totalement
oubliés », a-t-elle constaté.
Ben Ali s’est fait élire et réélire
« triomphalement » en 1989 et 1994.
Il a annoncé qu’il entend briguer en
1999 un troisième mandat de cinq ans. Le
secrétariat d’Etat US notait en 1996
que « le parti de Ben Ali et ses prédécesseurs
directs ont monopolisé le pouvoir depuis
1956 en Tunisie », ajoutant que « la
capacité des tunisiens de changer de gouvernement
par des moyens démocratiques reste à
démontrer ».
« L’accord de partenariat avec l’Europe
a accéléré la destruction de
l’économie tunisienne, les investissements
étrangers obligent des milliers de PME à
fermer ou les contraignent à la faillite,
les ouvriers sont mis à pied par dizaines
de milliers, des « boat- people » tunisiens
sont refoulés d’Italie et de Sicile,
une grande explosion sociale se prépare en
Tunisie », a averti Mme Garon.
Amnesty International dénonçait, pas
plus longtemps que la semaine dernière, l’acharnement
du régime Ben Ali à noircir ses opposants,
en allant jusqu’à diffuser des montages
photo et vidéo pour les discréditer.
AI mentionnait le cas de Marzouki, mais aussi ceux
de Khemaïs Ksila, de la ligue des droits, de
Mohamed Moada, du principal parti d’opposition
MDS, de l’avocat Néjib Hosni et des
avocates Radhia Nasraoui et Najette Yakoubi.
Michel Frenette, chef de la section Canadienne-
francophone d’AI, soulignait de son côté
que le régime, dont l’arsenal policier
s’étend aux télécommunications
et à l’internet, avait bloqué
l’accès en Tunisie des sites Web d’AI
et d’autres organisations de droits, et cére
des sites bidon sous le nom d’Amnesty pour
diffuser sa propre propagande.
J.K.
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