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livre du Tunisien Ahmed Manaï est d'un autre
genre. C'est le récit d'un militant tunisien
d'opposition, fonctionnaire international, qui a
subi l'expérience de l'arrestation arbitraire,
de la torture, de l'humiliation et du chantage pour
ses idées politiques.
Il décrit l'itinéraire d'un homme
qui est passé de l'espérance démocratique
à celle de la torture, dans une relation
ambiguë avec le pouvoir tunisien, les islamistes
et l'opposition non islamiste.
C'est aussi un livre parfois drôle, souvent
poignant et terrifiant, d'un homme qui subit ce
qu'il redoute par- dessus tout : l'humiliation.
L'homme a eu un itinéraire assez normal pour
son époque. Séduit par le nassérisme,
le tiers-mondisme,
il est aussi séduit par la morale et l'éthique
que véhicule l'islam. Par contre, il se dit
"immunisé"
contre le communisme.
Il connaît beaucoup de responsables politiques
tunisiens, ministres, anciens ministres, hauts fonctionnaires
et autres. En un mot, la nomenklatura tunisienne
fait logiquement partie des fréquentations
de ce technocrate
qui s’absente longuement, dans le cadre de
son travail quand il représente son pays
auprès d'organisations
internationales.
En novembre 1987, lorsque Ben Ali dépose
Bourguiba, le discours change. Une lueur d'espoir
apparaît. Ahmed Manai" regarde faire,
puis s'engouffre dans embellie démocratique
qu'il croit percevoir. Il est donc candidat aux
législatives de 1989, où il est battu.
Mais ce n'est que le début. Car c'est par
la suite que son aventure commence. L’auteur
décrit dans le détail son arrestation,
la torture qu'il a subie, les tentatives de s'en
sortir, la manie des services de sécurité
tunisiens et donne, tout au long de son livre, des
informations précises sur les violations
des droits de L'homme, sur les hommes morts sous
la torture, sur le chantage exercé sur les
familles des opposants, sur la manière dont
le système tunisien traite la corruption
et les islamistes. Humilié, brisé,
Ahmed Manaï est finalement libéré,
et il peut récupérer son passeport.
Sa famille est gardée en otage. Elle réussit
à quitter la Tunisie en passant clandestinement
la frontière algérienne durant l’été
92, au moment où Belaïd Abdesselem est
nommé Chef du gouvernement en Algérie.
On ne sait ce qui est le plus terrifiant dans ce
livre. Est-ce la volonté de son auteur de
ne pas se présenter comme un héros,
mais comme un homme ordinaire, un homme qui peut
être vaincu, par la douleur et la torture
? Est-ce le chantage et les arrestations dont ont
été victimes ses enfants mineurs ?
Est-ce les révélations sur la pratique
de la torture ? Ou encore est-ce le pouvoir qui
a un « système » de se montrer
sous un visage honorable ? Est-ce la capacité
d’oubli, de myopie des pays occidentaux, de
passer sous silence un pays pris comme modèle
?
Sur ce terrain, la Tunisie sait y faire, il n’y
a pas de doute. Pays de tourisme, elle est le refuge
des stars de la politique et du show-business, de
Bettino Craxi à Frédéric Mitterrand,
le nouvel admirateur de Jacques Chirac, en passant
par une multitude de personnages aussi inconsistants
que complices.
Au passage aussi, on note toutes les similitudes
politiques entre l’Algérie et Tunisie.
Et on découvre que le mot "éradication"
est aussi chez nos voisins. Que, aussi, il y a le
même débat sur la nécessité
de traiter ou non avec les islamistes. Et aussi
même crainte sur la nature DE ces islamistes,
sur leur volonté ou non de respecter la démocratie.
On découvre aussi le même système
qui pousse des hommes politiques de valeur au silence,
comme c’est le cas pour Hedi Baccouche l'ancien
ambassadeur à Alger, ancien Premier ministre
qui avait accompagné le mouvement de Ben
Ali avant de s retrouver lui aussi à la marge.
L'auteur nous rappelle aussi que l'ancien Premier
ministre, Mohamed Mzali, avait quitté la
Tunisie en franchissant, clandestinement la frontière
algérienne après avoir été
limogé.
Que dire aussi de la veulerie des avocats et médecins,
des défenseurs présumés des
droits de l'homme, et des trafics en tout genre
dans lesquels sont mêlés les membres;
de la nomenklatura ? Cela VA jusqu'au frère
du président Ben Ali, mêlé à
une affaire de drogue et condamné à
dix ans de prison, par défaut par un tribunal
parisien. Que dire sur les faux procès, les
fausses accusations, sur les mille et une manières
de transformer un procès politique en une
accusation de trafic de drogue dont on est victime
parce qu'on a eu des contacts avec des opposants
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Gilles Perrault, qui préface le livre d'Ahmed
Manaï, écrit que "ce qui fait la
force de ce livre, c 'est sa sincérité.
Le mondé étant "ce qu'il est,
innombrables sont les récits de torture.
Rares sont ceux qui atteignent à l'authenticité
de celui-ci Encore plus rares ceux qui nous initient
à la relation énigmatique, incompréhensible
de l'extérieur, qui s'établit entre
tortionnaire et torturé, l'un comme l'autre
victimes du système répressif et,
au bout du compte, dépouillés, l'un
comme l'autre, de leur dignité".
L'auteur du fameux Notre ami le roi ajoute que "l'Union
soviétique désintégrée,
le 'péril intégriste a pris le relais.
L.a sauvagerie des moyens se trouverait justifiée
par la légitimité de la fin : enrayer
la montée en puissance d'un intégrisme
religieux menaçant de submerger le monde
musulman ". Pour Gilles Perrault; "il
faut crier inlassablement cette évidence
partout et toujours, répression et corruption
sont les deux .mamelles de l'extrémisme;
•Soutenir Hassan II ou Ben Ali, c’est
plus qu’un crime, une faute ».
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