| Un
témoignage accablant
Wicem SOU1SSI
Episodiquement relayées par nombre de médias,
les organisations non gouvernementales n'ont pas
cessé, ces dernières années,
de dénoncer la répression en Tunisie,
encore et toujours menée sous couvert de
juguler le «péril vert». C'est
en revanche une première qu'un Tunisien publie
aujourd'hui un livre, non seulement pour témoigner
des tortures qu'il a subies mais aussi pour en désigner
un responsable au premier chef en la personne du
président Zinc Ben Ali.
Comment Ahmed Manai,
agronome, quinquagénaire, en est-il arrivé
là? C'est d'abord, explique-t-il, pour avoir
cru et, surtout, pour avoir pris au mot le discours
de celui qui, évinçant dans la nuit
du 6 au 1 novembre 1987 l'ancien président
à vie Habib Bourguiba, avait dans la foulée
promis un «changement» afin qu'enfin
le peuple «Participe à la gestion de
ses affaires». Candidat «indépendant
», c'est-à-dire dans la mouvance d'un
islamisme encore toléré mais dont
le mouvement reste marginalisé dans l'illégalité,
il brigue la députation aux élections
présidentielle et législatives du
printemps 1989. Sa déception est à
la mesure des résultats officiels : moyennant
un grossie truquage du scrutin, la Chambre des députés
demeure monocolore et, sans affronter d’adversaire,
le nouvel hôte de Carthage recueille près
de 100% des suffrages.
L'autre «tort» de Ahmed Manaï est
de s'être retrouvé ensuite dans le
collimateur quand, décidé à
mettre au pas tout le pays, le chef de l'Etat décrète,
en 1990, le
renforcement sanglant de sa lutte contre l'extrémisme
religieux. C'est dans ce contexte qu'il est arrêté,
mis au secret puis sauvagement torturé, avant
d'avouer…des rencontres et des relations avec
opposants, islamistes ou pas, tous coupables de
fomenter un «complot contre la sûreté
de l'Etat», selon les service ces de police.
Ses tortionnaires satisfaits, il est libéré.
Grâce à l'intervention d'un des plus
influents coulissiers de la scène tunisienne,
il est même autorisé à voyager,
sous la menace, toutefois, de représailles
à l’encontre de sa famille si d'aventure
il s'avisait de parler. Aussi organise-t-il la fuite
de son épouse et de ses enfants qui, via
l'Algérie, le rejoignent dans son exil en
France. Désormais délié, il
prend sa revanche, il publie un récit poignant
La nécessaire solidarité avec une
victime d'un système répressif érigé
en mode de gouvernement n'empêche pas l'examen
critique de son ouvrage. Certes il est aisé
d'y relever un usage excessif des digressions. Mais
là n'est pas l'essentiel. Ni roman, ni essai,
Supplice tunisien est un acte politique de légitime
défense où le fond prime la forme.
On peut en revanche regretter que l’auteur
ne consacre pas plus de deux pages au travestissement
de la réalité opéré
quand, voulant préparer l'opinion locale
et internationale à la mise à l'écart
de M. Bourguiba, son premier ministre, Ben Ali,
fait accroire que celui-ci entend l’intégrisme
sans raison garder.
Faut-il, à l’instar de ses détracteurs
à la botte du régime, incriminer Ahmed
Manaï pour ses sympathies à l'égard
des intégristes, qu'il ménage? Pendant
de ses convictions religieuses, sa profession de
foi démocratique devrait répondre
à cette question. En tout état de
cause, il appartient aux Tunisiens d'avoir à
l'esprit une leçon dont leur gouvernement
actuel a donné, involontairement, une parfaite
illustration : en politique, trop souvent, les paroles
n'engagent que ceux qui les reçoivent.
Jardin secret du général Ben Ali est
quoi qu'il en soit l'occasion de dessiller encore
une fois les yeux sur la nature d'un régime
qui bénéficie généralement
d'un préjugé favorable, dès
lors, assurément, que sa stabilité
est rapportée au chaos algérien. Sa
sortie au moment où la «Saison tunisienne
en France» est à son apogée
médiatique n'est pas dans ces conditions
fortuite. Que Gilles Perrault, dont Notre ami le
roi avait conduit à l'annulation in extremis'
de «l'Année du Maroc» dans l'Hexagone,
signe la préface renforce de surcroît
l'idée d'une publication- contre- manifestation.
Mais les officiels tunisiens ne sont pas sur le
chemin de plier bagages à leur tour. Les
relations franco-tunisiennes sont en effet moins
«passionnées» que les liens franco-marocains.
Traçant des limites à une comparaison
entre les deux pays maghrébins. Gilles Perrault
n'en souligne pas moins que «même ses
pires adversaires reconnaissent à Hassan
II [le roi du Maroc) une rare intelligence».
Et d'ajouter, plus féroce encore, que «Ben
Ali quant à lui se rangerait plutôt
dans lu même catégorie que le ci-devant
empereur Bokassa». A !' aune de Supplice tunisien,
on peut se faire là-dessus sa propre idée.
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