| La
face sombre de la Tunisie.
« Tunisie
amie »!
« Tunisie, amie » est l’équivalent
de notre « éblouissement des sens »,
accroche publicitaire pour vendre le produit «
Tunisie » sur les marchés des Tours-
opérators. Un livre vient pour la première
fois d’écorcher cet argument publicitaire,
sur fond d’exhibition nationale culturelle
tunisienne à Paris.
Mustapha
Tossa.
« La saison de Tunisie » bat son plein
aujourd’hui à Paris. Elle aurait été
un grand feu d’artifice à travers lequel
le public français et européen découvrirait
la Tunisie de ses rêves et celle des cartes
postales, à la fois riche et dense, excitante
et variée. Exposition de qualité rare,
cycles de cinéma, rencontres inédites
autour de l’histoire et de la littérature,
fruits de la création tunisienne.
Patronnée par les plus hautes autorités
de l’Etat, François Mitterrand du côté
français, le général Ben Ali
du côté tunisien, cette manifestation
promettait de devenir l’événement
culturel et publicitaire de l’année.
Et voilà qu’une maison d’édition
de taille moyenne ( La Découverte) sort un
livre d’un monsieur inconnu même du
grand public tunisien, Ahmed Manaï, intitulé
« Supplice tunisien, le jardin secret du général
Ben Ali » préfacé par Gilles
Perrault, une vieille connaissance du Maroc.
On se met à pronostiquer un remake des péripéties
marocaines. Il ne se produit pas. La fête
a bien eu lieu, mais sans le goût de la fête,
avec un service minimum qui tient du protocolaire
et du diplomatique, sans faste ni exhibition.
« Supplice tunisien » est un livre dont
on ne sort pas indemne, non pas que le sujet qu’il
traite, soit une spécialité tunisienne,
mais parce que le « je » narrateur,
redoutable aimant d’affectivité, offre
une dimension nouvelle à ce sujet. L’auteur
se défend de livrer une analyse politique
froide de la société tunisienne. Il
écrit sa propre descente aux enfers, dans
« les caves chantantes du ministère
de l’intérieur ». Ecrit comme
un carnet de bord, il obéit au mode de construction
le plus simple. Celui dit de l’escalier :
escalade dans l’horreur ou descente aux enfers.
A sa sortie, le livre, actualité oblige,
a bénéficié d’une promotion
médiatique minimum. L’Agence tunisienne
de communication extérieure (ATCE), une officine
gouvernementale de propagande, a usé de son
carnet d’adresses pour dissuader les rédactions
parisiennes « amies » de rendre compte
de ce brûlot. Des journalistes français
ont été contactés, invités
à déjeuner, briffés sur la
nature dangereuse de l’auteur présenté
comme un chef du mouvement islamiste Ennahda.
Un autre son de cloche de cette même officine
le présente comme un ancien collaborateur
des services secrets tunisiens, et qui par vengeance
personnelle, aurait inventé cette histoire
dans le seul but de régler des comptes à
ses anciens employeurs.
Agitation, agitation et demi. N’ayant pas
réussi à interdire la sortie du livre,
les agents tunisiens ont tenté de négocier
avec la direction de « La Découverte
» un report de parution.. Leur obsession était
que le général Ben Ali devait effectuer
une visite officielle en France à l’occasion
de la saison de Tunisie, pour inaugurer, en compagnie
de François Mitterrand, Charles Pasqua et
Jacques Chirac, en sa qualité de maire de
Paris, cette manifestation. La tentative de reporter
la parution du livre a été un échec
et le général tunisien dût se
contenter de suivre les cérémonies
d’inauguration à la télévision,
de son palais de Carthage.
On raconte que le jour de la parution de «
Supplice tunisien », Philippe Seguin, président
de l’Assemblée nationale, natif de
Tunisie, acteur actif du lobby tunisien en France,
a envoyé son assistante se procurer un exemplaire.
L’histoire ne raconte pas si Philippe Seguin
a apprécié ce livre. Il n’en
demeure pas moins qu’une rencontre avec l’auteur
a été inscrite sur son agenda. «
Supplice tunisien » a jeté un trouble
diffus sur le prestigieux comité de parrainage
de la « Saison de Tunisie ».
Censure tactique
Le livre de Ahmed Manaï aurait dû faire
400 pages. L’éditeur a été
obligé de sucrer quelques chapitres contenant
quelques histoires salaces et libertines qui se
jouent dans les alcôves du Palais de Carthage,
connus des seuls initiés tunisiens, mais
jamais écrites dans un livre. L’édition
arabe de supplice tunisien, en cours de fabrication,
devrait rattraper cette censure tactique.
Ahmed Manaï ne ménage pas la personne
du général président. L’auteur
n’a pas de mots assez durs pour égratigner
le personnel politique tunisien. Il dénonce
dans une phrase- couperet « la légendaire
couardise des hommes politiques tunisiens et la
conspiration du silence. Parmi les histoires qu’il
relate pour illustrer la méthode d’éradication
tunisienne, il y en a une, parfaitement éclairante
du système de terreur pratiqué par
l’appareil policier. C’est l’histoire
d’un militant Nahdaoui, arrêté
et torturé jusqu’à ce que mort
s’en suive. Ce père de famille laisse
derrière lui sa femme et ses enfants dans
le besoin le plus total, menant une vie de survie.
Terroriser pour dissuader.
Un jour la veuve tombe malade. Elle n’avait
pas les moyens d’aller se faire soigner et
agonisait sur son lit devant ses enfants. On finit,
devant le drame qui se profile, par faire venir
un médecin, une connaissance de la famille.
Non seulement le médecin, sans doute apitoyé
par le sort de cette famille, la soigne gratuitement,
mais avant de partir, il lui laisse un peu d’argent
pour subvenir aux besoins alimentaires de ses enfants.
Comme ils n’avaient plus rien, elle fait faire
des courses volumineuses chez l’épicier
du coin.
Celui- ci surpris par l’inhabituelle dépense
de cette famille, alerte la police qui rapplique
sur les lieux pour faire une enquête sur la
provenance de l’argent. On découvre
l’histoire de ce médecin généreux.
Il fut arrêté, amené au poste
et accusé d’aider « une entreprise
de déstabilisation de l’Etat ».
L’éradication tunisienne se résume
en quelques mots ; terroriser pour dissuader, affamer
pour affaiblir, isoler pour extirper.
Autre moment fort de « Supplice tunisien »
concerne la relation ambiguë qui s’est
installée au fil des séances de torture,
entre le bourreau et sa victime.. Les dialogues,
les rapports sont parfois violents, parfois intimistes,
parfois haineux, parfois amicaux.
Le portrait qu’Ahmed Manaï fait de ses
bourreaux est saisissant d’ambiguïté,
un mélange d’hommes et de robots. Après
avoir fait leur huit heures « de bureau »
de torture, ils deviennent des citoyens ordinaires,
avec leurs préoccupations du commun des mortels
comme si leur besogne de tortionnaires n’a
pas prise sur eux. Ils sont devenus des «
fonctionnaires de la torture ».
Peut- être que la spécificité
tunisienne dans ce domaine n’est pas tant
le raffinement des techniques de torture que dans
la capacité du système tunisien à
produire des hommes qui torturent sans états
d’âmes, professionnels jusqu’au
plaisir, consciencieux jusqu’à l’abnégation.//
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