Directeur: Ahmed Manaï

Dans la presse

L'hebdo de Lausanne
 
8 juin 1995 

La face sombre de la Tunisie.

Dictature : Réélu avec 99, 9% des voix à la tête d’un Etat policier et corrompu,
Le général Ben Ali, en visite à Genève, profite bien de la peur des islamistes.
Jardin balnéaire, perle des agences de voyages, on l’a parfois appelée « la suisse de l’Afrique » et beaucoup encore la croient paisible, épargnée des turbulences du sud de la Méditerranée. Quand, en novembre 1987, Zine Ben Ali fait son « coup d’Etat médical » pour prendre la place du vieux Bourguiba et multiplie les promesses démocratiques, l’accueil est optimiste. Il l’est d’autant plus qu’il faut un homme résolu pour « éradiquer »les islamistes, tâche dont il s’acquittera d’ailleurs rapidement. Il le restera donc longtemps, même si, dès 1988, une loi punit de l’emprisonnement toute « action de démocratisation de la nation »…
La Tunisie a aujourd’hui l’un des régimes les plus impitoyables du monde arabe. Toute opposition, quelle qu’elle soit, est tuée dans l’œuf. Les prisons recèlent des milliers de prisonniers politiques, la torture est généralisée et aurait abouti à plusieurs dizaines de morts. L’économie privée ferait l’objet d’un racket systématique au profit de la famille du chef de l’Etat, plébiscité l’an dernier (99,9% des voix) après la mise à l’écart de tout rival. Le 23 mai dernier, son parti a encore triomphé aux municipales avec 99,86% des voix.
Dans un livre récent intitulé « Supplice tunisien », récit de son incarcération avec tortures en 1991, l’islamiste modéré Ahmed Manaï évoque des cas de femmes arrêtées et photographiées nues en vue d’intimider leurs maris. Selon Amnesty International, des centaines de femmes subissent des sévices sexuels. « N’importe quel commissaire sait qu’il peut accuser une fille de connivence avec les islamistes, pour la soumettre à un chantage sexuel », affirme pour sa part un Tunisien exilé.
La lutte contres des « complots islamistes » réels ou imaginaires permet tous les abus. Ancien chef de la sécurité et ministre de l’intérieur, ambassadeur à Varsovie à l’époque de Jaruzelski, Ben Ali, disent ses opposants, est resté un policier de l’ombre. Il ne donne jamais de conférences de presse et évite les discours. Longtemps, il parvient tout de même à conserver une bonne image à l’extérieur en promouvant une législation modèle, en garantissant la laïcité de l’école, en évitant le voile aux femmes. Mais entre les discours et la réalité, il y a « un abîme », dit Amnesty. Et le régime en finit par tomber, aux yeux d’un opposant, dans une « arrogance inexplicable » qui pourrait se retourner contre lui. La récente parodie des municipales a suscité quelques incidents inhabituels ( voitures incendiées) et Ahmed Manaï décèle les prémices d’une explosion sociale. Sur le plan économique, des investisseurs étrangers, découragés par les infiltrations policières et le racket, plient bagage : plusieurs entreprises suisses auraient ainsi été lésées.
Est-ce pour cela que Ben Ali n’a pas droit à une invitation officielle à Berne, après sa visite à l’Organisation internationale du travail ? « Il n’en a pas formulé la demande et nous ne l’avons pas prévue », se contente de dire le Département des affaires étrangères. Mais qu’on n’aille surtout pas en déduire que les relations avec la Tunisie ne sont pas « bonnes ». Ce qui fait dire à un avocat tunisien que « l’Occident n’a toujours pas tiré les leçons de la chute du Chah d’Iran ».
A.M

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