| Un
exilé tunisien fustige le régime répressif
du président Ben Ali.
La torture, quotidien des prisonniers politiques
tunisiens. Pour la première fois, un opposant
tunisien exilé en France, Ahmed Manaï,
raconte les tortures et exactions de la police tunisienne
qu’il a eu à subir. Une pierre dans
le jardin du président Ben Ali qui entache
la « saison tunisienne » qui commence
cette semaine à Paris. Christophe Boltanski
Ahmed Manaï
dépeint une Tunisie loin des plages et des
touristes. D'avril à mai 1991, cet opposant
au régime du président tunisien Zine
El Abidine Ben Ali a connu l'internement sans procès,
la torture, l'humiliation et enfin l'exil.
Plusieurs milliers
de ses compatriotes, dit-il, ont subi le même
sort. Mais leurs expériences n'avaient donné
lieu jusqu'à présent qu'aune longue
suite de rapports émanant d'organisations
humanitaires. Ahmed Manaï, lui, raconte en
détail son arrestation, ses interrogatoires
dans les locaux des renseignements généraux,
le chantage auquel il a été soumis.
Il ne faut donc guère s'étonner si
son témoignage, publié cette semaine
à Paris, suscite l’ire du régime
tunisien.
Depuis la fin février,
l'agence tunisienne de communication extérieure
(ATCE) mène une campagne plus ou moins discrète
contre l'ouvrage, s'employant notamment à
discréditer l'auteur auprès des rédactions
parisiennes. Des consignes de silence, assorties
de menaces, ont été adressées
à une agence de presse occidentale disposant
d'un bureau à Tunis. Un délai de grâce
de quelques semaines a même été
demandé aux Editions La Découverte,
éditrice du témoignage La sortie du
livre risque en effet d'entacher l'éclat
de la «saison tunisienne qui commence à
Paris cette semaine. Elle sera marquée par
une vingtaine de manifestations culturelles et notamment
l’ouverture en grande pompe, jeudi, de l’exposition
Carthage au Petit Palais. Le président Ben
Ali en personne devait faire le déplacement
à Paris pour le coup d'envoi de cette manifestation
au siège de I’Unesco mercredi. Il a
finalement déci dé de rester à
Tunis, et d’envoyer son Premier ministre Hamed
Karoui et deux membres de son gouvernement.
L'exil en échange
du silence
Le24 avril 1 991,
Ahmed Ma naï, agronome et expert international
auprès des Nations unies, se voit accusé
de complot contre l'Etat su la foi d'une lettre
qu'il affirme n'avoir jamais envoyée. Il
est en réalité coupable d'avoir conduit
une liste indépendante lors des élections
législatives de 1989 et de s'être prononcé
à plusieurs reprises pour lïntégration
des islamistes dans le jeu démocratique.
Quand une répression violente s’abat
sur le mouvement islamiste En-Nadha, son attitude
lui vaut deux semaines d'emprisonnement, suivi d'un
bannissement. Il est aujourd'hui présenté,
dans les biographies distribuées par l'ATCE,
comme « le chef du mouvement intégriste
En-Nadha». Il avoue regretter aujourd'hui
de ne pas avoir publié son livre plus tôt.
Mais à sa libération, les autorités
lui ont offert l’exil en échange de
son silence. Pour s'assurer qu'il respecterait sa
part du marché, sa femme et ses cinq enfants
ont été, dit-il, «pris en otages».
La police surveillait leurs moindres mouvements
et leurs noms «ont été enregistrés
dans l'ordinateur central du ministère de
l’intérieur». Cette simple mesure
leur fermait toute possibilité de quitter
le pays.
Dix-huit mois plus
tard, Ahmed Manaï organise leur évasion
à travers la frontière algérienne.
« Mais le pouvoir tunisien pouvait encore
exercer des représailles sur mon frère
aîné, c'est après sa mort, en
octobre dernier, que j’ai décidé
de faire ce livre», explique-t-il. Comme l'immense
majorité de ses compatriotes, Ahmed Ma- naï
avait pourtant accueilli la prise de pouvoir de
Ben Ali, le7novembrel987,, « comme une délivrance».Succédant
à un Habib Bourguiba, «père
de la nation», devenu de plus en plus despotique
sur ses vieux jours, le nouveau Président
s'est engagé à ses débuts a
respecter les droits de I’Homme et à
démocratiser la vie politique .Il a même
autorisé Amnesty lnterational à ouvrir
une antenne à Tunis et à signer les
différentes conventions internationales condamnant
la torture.
Une oasis de prospérité
au regard de l'Algérie
Mais l’état
de grâce s'est rapidement dissipé.
Aujourd'hui, accuse Ahmed Manaï, le chef de
l'Etat a t instauré te régime le plus
répressif qu'ait connu la Tunisie depuis
son indépendance. «Le recours à
la torture est systématique depuis 1989.
Dans les prisons les autorités encouragent
les détenus de droit commun à frapper
les politiques. Les Tunisiens n’osent même
plus se plaindre à Amnesty International
car ils se sont aperçus qu'ils obtenaient
l'effet inverse à celui souhaité.
Chaque fois que l’organisation humanitaire
s'occupe d'un cas, le régime accroît
sa pression sur le prisonnier ou sur sa famille.».
Au regard de L’Algérie ou de la Libye,
le régime de Zine Abidine Ben Ali apparaît,
néanmoins comme un oasis de tranquillité
et de prospérité. La femme tunisienne
jouit du statut le plus libéral de l'ensemble
Monde arabo- musulman. Les intellectuels ne se font
pas assassiner en pleine rue. La laïcité
a été réaffirmée à
l'école. Le pays connaît en outre un
des plus forts taux de croissance économique
de la région. Dans sa préface au témoignage
d'Ahmed Manaï, l'écrivain Gilles Perrault
met cependant en garde « ceux qui croient
que la solution sera trouvée en soutenant
les régimes les plus corrompus et les plus
brutaux.
Pendant des décennies,L’occident
a fermé les yeux sur la répression
et la corruption régnant en Iran sous la
dictature du Shah ; quand il les rouvrit, les ayatollahs
étaient au pouvoir ».
Christophe BOLTANSKI
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