| Tunisie
: un livre qui suscite la polémique
BAUDOUIN LOOS
La fâcheuse
réputation de la Tunisie du président
Zine El Abidine Ben Ali en matière de droits
de l’homme ne date pas d’hier. Les rapports
des organisations spécialisées dénoncent
d’ailleurs régulièrement les
méthodes coercitives tunisiennes, rapports
que les autorités rejettent avec autant de
force. Le livre publié par Ahmed Manaï
au printemps de cette année se veut un témoignage
du type de dépassement auquel le citoyen
tunisien se trouve confronté s’il a
le malheur de sortir de la « pensée
unique » locale.
« Supplice tunisien, les jardins secrets du
général Ben Ali »(1) porte bien
son nom, à en lire le récit des deux
semaines passées par l’auteur, à
son retour au pays en 1991, torturé pour
« complot »avant d’être
relâché, « sur intervention du
président », non sans avoir perdu sa
dignité devant ses bourreaux.
« Clans mafieux »
Désormais exilé, M.Manaï, que
nous avons rencontré cette semaine à
Bruxelles, a gardé de son aventure beaucoup
de ressentiment, singulièrement à
l’égard du président Ben Ali,
qu’il décrit comme un « dictateur
sans envergure » et dont il nie la moindre
réussite. Pour lui, la Tunisie est désormais
aux mains de « clans mafieux »- au nombre
de quatre, qu’il égrène d’ailleurs
avec précision-, et ne survit que grâce
à l’appui occidental. Le pouvoir tunisien
arrange bien l’occident, qui n’a cure
de la démocratie et des droits de l’homme
dans le tiers monde ; ce qui l’intéresse,
ce sont des régimes forts, stables, argumente-t-il.
Je l’ai bien constaté en France, à
droite comme à gauche : on dit éviter
toute ingérence, mais on soutient les régimes,
du point de vue économique et militaire.
Le régime tunisien tient grâce à
l’aide de la France, des Etats- Unis…et
de plus en plus d’Israël (qui se félicite
du rôle tunisien dans le processus de paix).
Les autorités tunisiennes, très soucieuses
de l’image de marque de leur pays, n’apprécient
guère la campagne d’Ahmed Manaï,
qualifié de « chef du mouvement intégriste
Ennahdha » (2). De son côté l’ancien
expert international auprès de l’ONU
écrit que sa candidature en tant qu’indépendant
aux législatives de 1989-source de ses ennuis-
avait été soutenue contre son gré
par Ennahdha, à l’époque toléré.
Mieux, il ajoute connaître et apprécier
Rachid Ghannouchi, le maître à penser
du mouvement islamiste tunisien. Un crime ? Ennahdha
n’a jamais recouru aux méthodes terroristes
chères à certains fanatiques islamistes
sous d’autres cieux, parfois tout proches.
Un parti est toujours un peu le reflet de la société
dont il émane, observe M.Manaï. Il y
a ainsi des différences entre l’ex-démocratie
chrétienne italienne (corrompue) et allemande.
Idem chez nous : Ennahdha est le produit d’une
histoire peu marquée par la violence ; le
FIS, au contraire, est le reflet d’une société
traversée par des contradictions et qui connut
longtemps le colonialisme, le despotisme.
« Calomnies et mensonges »
Pour Tunis, M.Manaï dissimule ses activités
parisiennes dans les milieux d’extrême
droite et des cercles de la revue d’histoire
révisionniste. (…)Et, il tente d’orchestrer
une campagne de dénigrement systématique
pour jeter la confusion dans les esprits, usant
de cynisme, d’impudence pour traîner
à longueur de pages, ressentiments, calomnies
et mensonges.
Dans le rapport annuel d’Amnesty International,
publié mercredi dernier, le cas tunisien
fait l’objet de remarques semblables aux autres
années : « Des centaines de personnes
soupçonnées de sympathie à
l’égard de l’organisation interdite
islamiste Ennahdha ou du parti communiste des ouvriers
tunisiens, également interdit, ont été
arrêtés au cours de l’année
(94), en même temps qu’un certain nombre
de détracteurs du gouvernement. (…)
Des informations font état de traitements
cruels, inhumains ou dégradants, infligés
systématiquement aux prisonniers politiques.
Quatre prisonniers politiques, au moins, sont morts
en prison ».
1) Editions La Découverte (Préface
de Gilles Perrault)
2) Aucune explication n’est toutefois fournie
sur le traitement de faveur inhabituel- la liberté-
accordé à une personne présentée
comme faisant partie de la direction d’Ennahdha,
et qui était accusée de « complot
contre la sûreté de l’Etat ».
|