| La
Tunisie et la tentation totalitaire
Clément
Trudel
Etre bon musulman
et démocrate convaincu n'apparaît pas
contradictoire à Ahmed Manaï qui fut
candidat aux élections de 1989, dans la région
de Monastir où est né Habib Bourguiba,
«père de l'indépendance tunisienne».
L'auteur croit que l'islam est un «catalyseur
énergique dans toutes les expériences
de libération de l'homme et de résistance
aux projets d'asservissement».
Ahmed Manaï avait fait porter les 20 000 voix
de ses partisans sur le candidat Ben Ali, successeur
de Bourguiba. Les services de la présidence
lui reprochèrent néanmoins par la
suite sa proximité avec le mouvement Ennadha
(Renaissance), maintenant hors la loi; ce groupe
islamiste avait offert en 1989 son appui à
la plate-forme de Manaï, lequel accepta ultérieurement
de plaider pour que soient autorisés à
rentrer en Tunisie tous les exilés. Mais
Ben Ali est un «éradicateur»;
ses services traquent sans merci les moindres traces
d'Ennadha et frappent les proches des suspects lorsque
ces derniers leur échappent. .Manaï,
torturé durant deux semaines, a fini par
craquer. La tactique du «supplice tunisien»,
dite aussi du poulet rôti, l'a fait passer
aux aveux, à l'identification de ses prétendus
«complices» dans un sombre schéma
de renversement de Ben Ali. «Il me fallait
sortir pour témoigner et dénoncer
face au monde l'hypocrisie dévastatrice de
ce régime» (page 117). Ce témoin
écorché — il rentrait de cinq
mois d'absence au Burundi, en mission pour les Nations
unies, quand on vint le cueillir — ne fait
pas dans la dentelle à propos de ce qu'il
qualifie de «goulag des franges sahariennes»
dirigé par un homme qui, après avoir
personnifié un espoir de changement, succombe
à la «dérive autoritaire».
Et pourtant, le président du Sénat
français, Alain Poher, n'a-t-il pas décerné
à cet adepte de la répression musclée
un «prix Louise- Michel des droits de l'homme»?
L'an dernier, Amnistie Internationale, dans Tunisie,
du discours à la réalité, tenait
le même langage et parlait de «l'échec
d'une bureaucratie des droits de l'homme»
à Carthage où les gardes à
vue de longueur excessive sont encore monnaie courante
— au moins huit Tunisiens sont morts en garde
à vue entre avril 991 et janvier 1992 —
et où la torture persiste.
La préface au témoignage d'Ahmed Manaï
est signée Gilles Perrault, celui-là
même qui décrit dans un document-choc
le Maroc inquiétant de Hassan II (Notre ami
le roi). Perrault dit que «ce qui fait la
force de ce terrible livre, c'est sa sincérité.
Le monde étant ce qu'il est. Innombrables
sont les récits de torture. Rares sont ceux
qui atteignent à l'authenticité de
celui-ci". Manaï pense que lancer l'islam
dans la lutte pour le pouvoir constituait «un
contresens pur et •impie».
L'auteur a surtout la nostalgie de sa dignité
perdue par un traitement avilissant qui lui fut
administré, lui qui avait combattu visière
levée et qui se retrouva impuissant devant
des tortionnaires rompus aux techniques de chantage
par la douleur. Il y a de cela plus de 35 ans, Henri
Alleg publiait un [témoignage (La Question)
sur la torture qu'on lui fit subir dans une caserne
française, en Algérie. Manaï,
dans le pays voisin, a le courage de témoigner
contre des autorités qui se vantent pourtant
d'avoir fait disparaître les tares imputées
au colonisateur d'autrefois.
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