Directeur: Ahmed Manaï

Rencontre

Actes de rencontre :  Tortures, prisons et prisonniers politiques en Tunisie
Actes de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris à l'occasion de la Journée internationale des Nations unies en soutien aux victimes de la torture
26.06.1999 

Mondher Sfar
Collectif des communautés tunisiennes en Europe


Torture en Tunisie : la France accepte, congratule et encourage

Mesdames et messieurs,

Devant ce fléau que constitue la torture en Tunisie, et que nous ne saurions jamais condamner et combattre assez, il faudrait rendre hommage aux ONG qui font un travail remarquable à travers leurs enquêtes et rapports pour informer et briser le mur du silence. Il y a même les organismes gouvernementaux comme la Commission des droits de l'homme de l'ONU à Genève, voire même les Rapports annuels du State Department américain qui permettent de documenter davantage les violations des droits de l'homme en Tunisie.

Mais ce qui pose problème et intrigue à la fois, c'est que du côté des Etats parties aux accords avec la Tunisie, et particulièrement la France, non seulement pays des droits de l'homme, mais membre de l'ONU et signataire de la Déclaration universelle des droits de l'homme et de la Charte de l'ONU, et autres pactes internationaux afférents, c'est le silence total, silence lourd et inquiétant devant les actes de barbarie commis par la clique de Carthage à l'encontre des opposants politiques. Depuis qu'Amnesty International, la FIDH et autres ONG ont commencé à dénoncer les assassinats dans les prisons tunisiennes, aucune voix officielle française ne s'est élevée pour réprouver l'inacceptable, et encore moins pour le condamner. La France unanime, la gauche comme la droite, sont d'accord pour approuver cette politique criminelle, l'éradication de toute opposition quelle qu'elle soit, la suppression de toute vie associative, etc. Il est remarquable que quand le porte-parole du Quai d'Orsay ose condamner l'agression dont a été victime Ben Brik, correspondant de La Croix en Tunisie, cela prend l'allure d'un énorme coup de tonnerre dans un ciel serein, tellement la France nous a habitué à un silence des morts devant les crimes d'un régime ami.

Pour comprendre ce silence intriguant, j'ai dû faire une enquête, et j'ai trouvé des éléments de réponse que je vous livre. C'est à l'occasion des discussions lors de la ratification en France de l'accord d'association entre l'Europe et la Tunisie que l'on voit apparaître le mieux la nature des rapports franco-tunisiens. Ce n'est même pas à mots couverts que l'on décrit ces rapports comme étant ceux d'un retour au colonialisme, d'une reconquête de la Tunisie sous couvert d'accord d'association. C'est ainsi que lors de la séance de ratification de l'Accord par l'Assemblée nationale, le député communiste M. Hage a clarifié les enjeux coloniaux de l'accord : " Ces droits et principes démocratiques ne sauraient être de simples clauses de style dans les accords d'association. Leur respect est nécessaire à un nouveau type de coopération à construire entre les peuples du Nord et ceux du Sud, pour un véritable codéveloppement humaniste tournant le dos à toutes les formes de domination, d'exploitation et de résurgence du colonialisme. Cet accord est loin de répondre à cette nécessité. " (Assemblée nationale, Compte-rendu du 12 juin 1996)

Comme pour donner justification à cette critique, Habert, sénateur de droite et nostalgique des colonies, s'est levé pour lancer ces mots historiques : " Sans remonter à Carthage, ni à Saint Louis, j'évoquerai tout de même ces trois quarts de siècle de présence française, de 1881 à 1956, qui s'est achevée dans les conditions que l'on sait grâce à la francophilie du Président Bourguiba. Je ne puis que saluer cet accord d'association conforme à une tradition séculaire. Ainsi, la Tunisie restera-t-elle ancrée à l'Europe ! (Applaudissements au centre et à droite, approbation à gauche) " (Sénat, Compte-rendu analytique officiel, séance du 27 juin 1996).

C'est le sénateur socialiste Delanoë, rapporteur, qui s'est chargé de blanchir le régime de son ami personnel Ben Ali quand Mme Bidard-Reydet, la sénateur communiste, a dénoncé cet accord en tant qu'encouragement à un régime antidémocratique et brutal. Cependant elle a fini par s'abstenir lors du vote, ce qui fait que l'accord a été voté à 13 voix pour sur les quatorze sénateurs présents…

Neuf mois auparavant, M. Chirac n'a pas manqué lui aussi de chanter le même refrain colonialiste devant son " ami personnel " Ben Ali lors de sa visite en Tunisie en octobre 1995 : " Cette relation exceptionnelle ne date pas d'hier. Mais pour parler vrai, lorsque nos marins, il y a deux siècles, s'élançaient de la Goulette et de Toulon à la rencontre les uns des autres, ce n'était pas vraiment au service de l'amitié des peuples. Plus récemment, nos deux histoires en vinrent à n'en faire qu'une pendant quelque soixante-quinze ans. (…) La France, M. le Président, continuera de vous accompagner dans vos efforts. Nous sommes déterminés à rester le premier partenaire économique et financier de votre pays." Lors d'une visite récente en Tunisie, M. Monory, Président du Sénat n'a pas lésiné à apporter son soutien inconditionnel à un pays qualifié de " grand exemple ", parce que, explique-t-il, " il évolue de plus en plus vers son intégration dans l'espace économique européen (=c'est-à-dire français ! ), et nous l'aiderons avec tous nos moyens à réaliser cet objectif… La France sera son avocat auprès de l'Europe. " Côté socialiste, même admiration béate devant le " miracle tunisien " à renouer des liens coloniaux avec la France : " C'est cela la Tunisie telle que je l'ai connue et telle qu'elle a toujours été à travers les siècles avec sa capacité à être elle-même et à avoir en même temps des rapports étroits même avec ceux qui l'ont occupée " ! !

Bref, l'on comprend mieux la stratégie française à travers ces miraculeuses retrouvailles coloniales de troisième type. Il s'agit bel et bien de faire main basse sur l'économie tunisienne, en contrepartie d'un soutien inconditionnel à un régime mafieux et brutal qui sait tenir le peuple tunisien sous sa botte. Seule une dictature est capable de réaliser ce miracle colonial sans coup férir. C'est la stratégie clairement expliquée dans le rapport sur la ratification de l'accord d'association euro-tunisien établi en juin 95 par le député Willy Diméglio : " Les autorités tunisiennes se sont orientées vers une politique de centralisation autour de l'institution présidentielle. Cela ne peut-il pas s'expliquer par le souci de mener à bien rapidement un développement économique performant et une évolution sociale équilibrée, afin de faire de la Tunisie un Etat moderne, capable de faire face aux bouleversements que connaît le monde contemporain en évitant les déchirements graves ? " Oui, la question est bien lancée : pour faire passer la tempête qui va s'abattre sur le navire Tunisie en prévision de l'application de l'accord, ne serait-il pas prudent de recourir aux services d'une dictature qui saura juguler mieux que les troupes françaises la douleur de l'enfantement d'une Tunisie enfin totalement arrimée à la France !

Que valent alors un article de l'Accord d'association préconisant le respect des droits de l'homme, si de toute évidence l'on doive de toute nécessité traverser une zone de fortes turbulences nécessitant la mise en sourdine de certains principes qui de toutes les manières ne sont pas applicables, comme l'ont souvent dit Séguin et autres amis de la Tunisie, à un pays indépendant que depuis 40 ans alors que la France n'a pu les avoir, elle, qu'après deux siècles de luttes intenses ?

Question : Pourquoi alors avoir introduit un tel article dans le texte des accords alors que l'on sait à l'avance qu'il faudrait un siècle et demi pour que la France permette enfin de l'appliquer ? Réponse : " C'est fait pour que, à chaque fois que nous rencontrons nos partenaires tunisiens, nous commencions par discuter de la question des droits de l'homme. " (Déclaration de J. Swoboda, Vice-Président du Groupe PSE au Parlement européen, au journal L'Audace, n° 46, Nov. 98, p. 17.) Mais, enfin, Monsieur le Député européen, il y a la torture, et c'est quelque chose d'abominable d'intolérable et d'injustifiable, doit-on attendre deux siècles pour le dénoncer ? Réponse : " Excusez-moi, Monsieur, je dois vous quitter, je dois aller à la séance plénière ici, au Parlement européen, pour une séance de vote… "

Comment, Mesdames et Messieurs, les ONG peuvent-elles lutter efficacement contre cet abominable fléau qu'est la torture, si l'on continue de se taire sur le soutien actif et les félicitations apportés par les politiques, toutes tendances confondues, aux dictateurs des pays colonisés pour leurs crimes et actes terroristes contre leurs populations ? Et que sont ces dictateurs, sinon le produit et les enfants gâtés des grandes puissances, installés par eux pour assurer leurs intérêts et perpétuer la colonisation ?

Rencontre organisée le 26 juin 1999 | Actes de la rencontre 

 

 

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