| Actes
de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris
à l'occasion de la Journée internationale des Nations
unies en soutien aux victimes de la torture
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26.06.1999 |
Ahmed
Manaï
Institut Tunisien des Relations Internationales
Mesdames et messieurs, Chers amis,
Les responsables des associations organisatrices de
cette réunion m'ont demandé de faire un bilan, fut-il
provisoire, des douze années de dictature en Tunisie.
Mais comment garder son calme après avoir écouté comme
vous tous le témoignage de Aïcha Daouadi. Alors je ne
peux m'empêcher de dire ces quelques mots sous le coup
de l'émotion. Inutile de vous dire que je suis, comme
vous tous, bouleversé par le terrible témoignage de
cette jeune femme si courageuse. Alors j'interviens
pour crier ma rage à la face de ceux qui torturent et
violent les femmes qu'ils se targuent d'avoir émancipées.
J'interviens pour exprimer mon mépris envers ceux qui
commanditent ou couvrent ces atteintes intolérables
à la dignité humaine alors que, officiellement et publiquement,
ils se sont engagés devant leur peuple et le monde à
les combattre.
Mais revenons à plus de sérénité pour vous remercier
d'avoir répondu si nombreux à l'invitation de nos associations
afin de célébrer ensemble cette journée du 26 juin.
Comme vous le savez, cette journée a été proclamée par
l'Assemblée générale des Nations unies (résolution 52/149
du 12 décembre 1997) "journée internationale pour le
soutien aux victimes de la torture".
Je n'ai pas l'intention de vous parler de la torture.
Vous en savez tous plus que moi. Chacun de vous l'a
subie dans sa chair et au plus profond de son âme. Et
puis je n'ai rien à ajouter à ces témoignages que nous
venons d'écouter. Je n'ai pas l'intention non plus de
vous parler des droits humains. Je n'en suis ni un spécialiste
ni même un militant. Mais je voudrais vous dire tout
de même ma conception là-dessus et la conviction d'un
Musulman qui croit au plus profond de son être que tous
les hommes sont égaux et qu'ils ont droit à être traités
dignement sans distinction de couleur, de religion,
d'appartenance ethnique ou politique. A ce titre un
Musulman, un Chrétien, un Juif, un Bouddhiste ou un
agnostique sont des êtres humains et ont droit au même
respect de leur intégrité physique et morale. Pour moi
les droits humains sont pour tous les hommes et leur
parapluie doit les protéger tous, y compris et même
surtout les islamistes, parce qu'ils sont les plus injustement
traités depuis des années.
C'est pour cela que je tiens à évoquer ici tout particulièrement
le cas des milliers de prisonniers politiques islamistes
tunisiens. Personne ou très peu de gens en parlent.
Certaines ONG et d'illustres militants ont fondé leur
crédibilité internationale sur l'occultation de leur
cas, estimant sans doute qu'ils ne pouvaient défendre
un "intégriste" musulman en détresse sans perdre leur
âme. Paradoxalement ces bonnes consciences ne rechignent
pas à rechercher l'amitié d'autres intégristes, au pouvoir
ailleurs.
Les islamistes tunisiens sont par milliers à peupler
les prisons, certains depuis plus de dix ans, et dans
les conditions qui viennent d'être décrites par les
témoins. Je connais certains d'entre eux, mais ce sont
tous mes frères et mes compatriotes et je dois, nous
devons tous agir pour leur libération et la juste réparation
des préjudices physiques et moraux qu'ils subissent.
Je vous appelle à vous engager tous dans ce combat.
Nous devons tous aussi soutenir les défenseurs des droits
humains et les défendre quand ils sont harcelés, inquiétés
ou menacés. Mais en aucun cas nous ne devons oublier
ceux qui sont privés de tous les droits, non pas du
droit au passeport mais du plus simple des droits à
la vie, ceux qui meurent de mort lente, enveloppés du
terrible linceul du silence. Une grande action est entreprise
depuis des années par les ONG en faveur de ces défenseurs.
Demain ce sera une action en faveur des défenseurs des
défenseurs, et ainsi de suite, chaque vague de victimes
faisant oublier la précédente. Et tout le monde conviendra
au bout d'une année qu'en matière de violation des droits
humains en Tunisie, il y a juste quelques passeports
retirés et un peu de harcèlement par ci par là! Les
militants qui ont justifié au début des années 90 la
répression des islamistes, qui ont tout fait pour que
le parapluie des droits humains ne les protège pas,
qui ont fait sauter la LTDH parce que certains de ses
membres voulaient poser en 1994 le problème de la torture,
et qui se sont retrouvés, quelques années après, victimes
des abus du système qu'ils ont soutenu sans réserve,
ceux-là doivent réviser leur stratégie présente parce
qu'elle conforte le pouvoir.
Un bilan ?
Les responsables des associations organisatrices, m'ont
demandé de faire un bilan, fusse-t-il provisoire, des
douze années de dictature de Ben Ali. Mission pratiquement
impossible, parce que pour faire un bilan, vous en convenez
bien, il faut disposer de données et d'informations
crédibles, autorisant certaines analyses. Or vous le
savez très bien, le propre d'une dictature et spécialement
la nôtre est de contrôler et d'interdire toute circulation
de l'information, hormis celle, manipulée et truquée
qui sert sa propagande. Ceci est valable autant au niveau
politique, économique, social, culturel et financier.
Mais le bilan se fera un jour. Il se fera quand les
langues se délieront, que les témoins pourront parler
sans crainte, que les archives, s'il en restera, révèleront
leurs secrets et que les responsables de ce drame silencieux
vécu par les tunisiens depuis douze ans, rendront compte
de leurs méfaits. Cela ne sera vraiment possible qu'après
la chute de la dictature.
Alors, à défaut de pouvoir faire un bilan, je vais me
risquer dans une tentative de présentation de l'état
des lieux.
Où en est la Tunisie à la fin de ce siècle et de
ce millénaire ?
Je vous invite au préalable à revenir avec moi à une
période antérieure de l'histoire de notre pays, relativement
lointaine mais combien comparable, vous le jugerez par
vous-même, à celle que nous vivons actuellement. C'est
l'histoire de notre pays mais aussi celle d'un homme.
L'homme s'appelle Georges, fils de Stéphanis Kalkias
Stravelakis, né vers 1817 dans l'île de CHIO en Grèce,
à une époque où celle-ci faisait partie de l'Empire
Ottoman, comme l'était la Tunisie.
Le jeune Georges a été emmené à Smyrne en Turquie, en
compagnie de son frère. Ils y furent vendus comme esclaves.
Georges fut revendu par la suite à Tunis sous le règne
de Hussein Bey, vers 1830. Il avait alors 13 ans et
un nouveau nom, Mustafa. Affranchi, il devient très
vite le favori de la cour Beylicale et le gardien du
trésor particulier du Bey Ahmed.
Puis c'est l'entrée au gouvernement où il cumula les
portefeuilles des finances " Khaznadar ", de l'intérieur
et de la régence.. En 1857, il devient sous le règne
de M'Hamed Bey, premier ministre tout en gardant les
ministères de l'intérieur et des finances. Il avait
alors quarante ans. Ne me demandez surtout pas le secret
de cette promotion fulgurante, il est dans les livres
d'histoire de la dynastie Husséinite. Mais ce n'est
pas le plus important. L'important est dans l'usage
que ce super ministre a fait de ses pouvoirs exorbitants.
Dans son livre " Notre ami le Roi ", Gilles Perrault
écrit que " le Maroc est une bonne affaire ". L'ami
Gilles ne semble pas connaître suffisamment la Tunisie
parce qu'elle est plus qu'une bonne affaire. C'est une
excellente affaire et sans risque aucun.
Voyons !
Georges le Grec, devenu Mustafa le Tunisien, détenteur
de tous les pouvoirs face à un Bey fainéant, réduit
à un rôle d'apparat et maître de son seul Harem, devint
un véritable dictateur. Vorace, il fait main basse sur
le pays et les hommes.
Nous sommes en 1864 : le désordre financier est total,
les faillites en série dans le commerce et l'artisanat,
le pays est saigné à blanc. Ayant besoin de plus en
plus d'argent, l'Etat double les impôts et, les mauvaises
récoltes aidant, met à genoux la paysannerie et l'ensemble
de la population. Comme personne n'avait plus rien à
perdre, c'est le soulèvement général.
La révolte est réprimée dans le sang, en quelques mois,
au prix de massacres et de destructions, ce qui ne fait
qu'aggraver la situation. Le pays est exsangue et la
soif d'argent de l'Etat n'a plus de limite. Le Khaznadar
est obligé de contracter des dettes auprès des pays
étrangers, la France, l'Angleterre et l'Italie. puis
ce fit au tour des usuriers d'entrer dans le jeu, mettant
le pays en faillite.
Ecoutez ce qu'un témoin privilégié de cette époque,
Mohamed Bayram Al Khamès, écrit dans une lettre à un
ami (Safouet El Itibar) :
" Si vous voyez l'état des lieux, vous serez terrorisé
et vous prendrez la fuite : les loups qui assassinent,
les chacals qui rusent à défaire les alliances, les
requins, la gueule grande ouverte, pour engloutir les
biens. C'est une situation affligeante pour tous ceux
qui préfèrent le combat loyal et dont les effets annihilent
les plus hautes montagnes et déshonore les femmes nobles.
C'est le pays tout entier qui menace de disparaître.
Les cœurs sont saisis d'effroi, l'espoir disparaît,
la fin s'approche et tout remède devient impossible
".
Vous connaissez la suite : la commission internationale
de contrôle financier, puis la main mise directe sur
le pays, par l'instauration du protectorat français
en 1881. Pour une période de 75 ans. L'humiliation coloniale.
Une de plus !
Nous sommes actuellement en 1999. Mustafa Khaznadar
n'est plus. Notre Khaznadar à nous s'appelle Ben Ali.
Il n'est pas étranger au pays, mais a fait de ses concitoyens,
des étrangers dans leur propre pays. Il n'est pas non
plus un esclave affranchi, mais a fait, au bout de seulement
douze ans, des citoyens libres d'une république indépendante,
les sujets dociles d'une république bananière.
Je ne vous parle pas des droits de l'homme et du citoyen
bafoués, des libertés bannies, de la démocratie d'opérette.
Tout le monde commence, fort heureusement, à se rendre
compte de cette triste réalité.
Je voudrai vous parler simplement de l'Etat tunisien,
de ses institutions, de ses structures et de leur délabrement
avancé. Qu'en reste-il au bout de douze années du pouvoir
d'un seul homme, despote non éclairé ?
L'Etat, ne l'oublions pas, fut la revendication de générations
de tunisiens tout au long des 75 ans où ce dernier avait
cessé d'exister. L'Etat tunisien réhabilité avec l'indépendance,
se réduit aujourd'hui à son chef. Ben Ali n'est pas
seulement le chef de l'Etat, il est l'Etat lui-même.
Il est même la société et il trouve des universitaires,
des intellectuels et autres qui lui donnent les justifications
théoriques à sa folie..
Le parlement, c'est encore lui. C'est lui qui choisit
les députés, ceux de son parti comme ceux de son opposition..
Il fait et défait le président du parlement, au gré
de son humeur du jour, fait voter ses lois, non pas
à la majorité mais à l'unanimité, s'il vous plaît…lesquelles
lois, sont bafouées et jetées à la poubelle si bon lui
semble.
La justice, c'est encore lui, non seulement parce qu'il
préside le conseil suprême de la magistrature, mais
parce qu'il peut faire renvoyer un magistrat par un
simple coup de téléphone, ou même par le Chaouch du
palais de justice.
Ne parlons pas de l'indépendance de la justice. C'est
une fiction, non seulement dans les procès politiques,
mais aussi dans les affaires civiles.
Evidemment, le pouvoir exécutif lui appartient en propre.
Il n'y a pas de gouvernement et je défie le premier
ministre de nommer un Chaouch sans se référer à son
chef ou à l'un de ses conseillers.
Le dictateur a tous les pouvoirs. Il en délègue parfois
certains, non pas à son premier ministre, à ses ministres
et autres hauts fonctionnaires, dûment mandatés, mais
aux membres de son clan familial…le neveu, le gendre,
le beau-frère.
Qu'est-ce qu'un Etat où des hommes et des femmes, sans
aucune charge officielle, peuvent faire la pluie et
le beau temps, simplement parce qu'ils ont un quelconque
lien avec le chef ?
Que devient l'image de cet Etat aux yeux des tunisiens
et des étrangers ? Un Etat qui vote des lois qu'il s'évertue
à bafouer, qui ratifie des conventions et des accords
internationaux qu'il s'émerveille à ne pas respecter
?
C'est tout simplement un Etat fantoche, une république
bananière. L'Etat tunisien sous Ben Ali, n'en déplaise
aux laudateurs et aux apprentis patriotes, est bien
cela.
Un mot enfin à propos de cette journée du 26 juin, pour
rappeler aux tortionnaires et à leurs commanditaires,
ainsi qu'à ceux qui les couvrent, que la torture est
un crime contre l'humanité et qu'il est imprescriptible.
Un jour ou l'autre, prochainement j'espère, celui qui
a fait de la torture et de la terreur un système de
gouvernement en Tunisie, subira le sort de Pinochet...
Nous sommes au mois de juin. Nous autres Tunisiens devons
célébrer aussi la journée du 1er juin. Cette année le
1er juin correspond au quarantième anniversaire de la
promulgation de la Constitution de la République qui
a fait de nous, en principe, des citoyens. Force est
de constater que nous ne le sommes pas encore. Notre
statut actuel est même inférieur à celui de nos parents
sujets du Bey. Il faut se rendre à l'évidence et reconnaître
que la Tunisie n'est pas une patrie pour ses 9 millions
d'habitants mais tout simplement une grande ferme, propriété
de Ben Ali et de sa famille et où s'éreintent serfs,
métayers et esclaves. Je sais que cela est dur à supporter
et croyez que je ne le dis pas de gaieté de cœur. Mais
c'est pour vous rappeler que notre libération est inachevée
et qu'il nous appartient à nous tous de parfaire le
travail de nos parents.
Dans ce combat il ne faut surtout pas compter sur les
autres. C'est avant tout le combat des Tunisiens. Les
ONG et autres font leur travail correctement. C'est
leur raison d'être. Amnesty International est souvent
parvenue à faire libérer des hommes, mais jamais un
peuple. Le problème en Tunisie n'est pas aujourd'hui
un problème de non-respect des droits humains, mais
celui d'une souveraineté populaire que l'on bafoue depuis
40 ans. C'est donc un problème politique et l'on ne
gagne rien à l'occulter.
Il ne faut pas non plus compter sur l'Europe et le fameux
article 2 de l'accord de partenariat. Cet accord, on
s'en rend compte chaque jour davantage, a été conçu
et conclu dans le but de conforter la dictature tunisienne.
Je ne vous cache pas que je m'étais fait des illusions
sur les dispositions de l'Europe à influer sur le cours
des événements au Maghreb, à conseiller et au besoin
à exiger le respect des accords conclus, comme elle
l'avait fait auparavant en Europe de l'Est. Dieu merci,
j'ai perdu depuis des années mes illusions.
Mais nous avons bien sûr besoin de la solidarité internationale,
la vôtre et celle des hommes et des femmes qui voient
dans la Tunisie non un Club Med, mais un pays où des
hommes et des femmes venus d'horizons politiques divers
luttent au quotidien pour la justice, la dignité et
la liberté.
Pour finir, merci encore une fois à vous toutes et tous,
à Amina Kadi, Fatiha Talahite, Sadek Sellam et aux autres
frères et soeurs du Grand Maghreb, qui ont donné par
leurs interventions ou simplement leur présence, une
dimension maghrébine à cette journée et, ce faisant,
ranimé l'espoir en un Maghreb fondé sur le respect de
la dignité de ses citoyens et la souveraineté de ses
peuples.
Rencontre
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