| Actes
de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris
à l'occasion de la Journée internationale des Nations
unies en soutien aux victimes de la torture
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26.06.1999 |
Amina
Kadi
Comité pour la paix civile et la démocratie en Algérie
Bonsoir à tous. Je suis très contente d'être parmi vous,
même si le sujet est terriblement grave. J'ai été très
heureuse d'avoir été contactée par les organisateurs
tunisiens pour participer et nous avons donc signé l'appel.
Je considère que c'est extrêmement important, au niveau
du Maghreb, que nous arrivions à travailler ensemble,
parce que nous sommes face à des problèmes pareils,
à quelques variantes près. Quand je regarde la manière
dont on torture, bon, j'ai remarqué que, chez les Tunisiens,
il y a l'histoire du "poulet rôti", que j'ai appris
en lisant le livre de Ahmed Manai, qui n'existe pas
par exemple en Algérie, que je n'ai pas encore vu, mais
il y a autre chose. J'ai été totalement convaincue qu'au
niveau du Maghreb, en tant qu'associations, nous devons
travailler ensemble pour qu'un jour nous arrivions à
construire un Maghreb des peuples et pas un Maghreb
des dictateurs tel qu'il est actuellement.
Je me permettrai de présenter notre association en premier;
ensuite, je vous parlerai de la torture, mais je lui
donne un sens large, un peu plus large que ce qui a
été fait jusqu'à présent. Je vous présenterai les conclusions
d'un dossier que nous venons de terminer, sur les disparitions
et après je vous parlerai de la torture, telle qu'elle
est vue classiquement. Moi, je dis que les disparitions
sont une espèce de torture collective, puisque non seulement
la personne, quand elle est disparue, nous le savons
par témoignages et recoupements, est victime de tortures,
mais ensuite, il y a la torture morale des familles,
qui est terrible, et qui dure depuis des années.
Alors, le Comité pour la paix civile et la démocratie
en Algérie a été fondé en 1994 par un groupe d'Algériens
issus essentiellement de l'immigration, qui étaient
décidés à prendre position face à la guerre qui vient
de s'installer dans notre pays. Le contexte en 1994,
vous le connaissez très bien. L'Algérie a malheureusement
occupé les médias pendant un peu plus de sept années
à ce jour. Le pays avait sombré dans le cycle de la
violence suite à l'arrêt du processus électoral de 1992.
Une répression féroce a suivi, que vous connaissez:
arrestation par milliers de sympathisants ou présumés
sympathisants du FIS, y compris de ceux qui venaient
d'être choisis par les urnes et ça, c'est très caractéristique
de ce qui vient de se passer en Algérie; ouverture de
camps dits "de sûreté" au Sud, pratique de la torture
à très, très grande échelle. En parallèle, des maquis
se constituent, les attentats contre les forces de sécurité
s'intensifient, les édifices publics n'échappent pas
à la violence. Très rapidement, malheureusement, le
champ des victimes de la guerre s'élargit à toute la
société et pas seulement aux premiers antagonistes au
départ de la guerre, où l'on semblait pouvoir distinguer
entre les groupes armés "d'opposition" et d'autre part
les services de sécurité. Pour dire non à cette guerre
odieuse et pour contribuer à arrêter l'effusion de sang
avant qu'il ne soit trop tard - on n'a pas réussi, puisque
le pouvoir ne le voulait pas - des femmes et des hommes
avaient décidé de rompre le silence et d'agir pour un
retour rapide à la paix civile. Les jalons et référents
du comité sont posés: le dialogue avec tous ceux qui
rejettent la violence, la paix civile, la démocratie,
mais aussi condamnation de la violence des groupes armés
islamistes et de la violence de l'Etat. Le CPCDA a toujours
soutenu toutes les initiatives qui allaient dans le
sens d'une solution politique de la crise. Nous avons
soutenu très fortement les signataires du Contrat de
Rome et même nous disons, quand on nous demande de nous
situer, que nous sommes dans l'esprit et dans la démarche
du Contrat de Rome. Pour nous, la rencontre de plusieurs
partis dont les fondements et les programmes sont complètement
opposés, a constitué un véritable challenge et un grand
espoir pour une majorité d'Algériens et pour nous-mêmes
en tant qu'association. Je considère personnellement
que c'était l'acte fondateur et par exemple, ce qui
s'est passé dernièrement avec le Manifeste pour les
libertés et les droits démocratiques en Algérie est
une continuité de ce qui s'est passé à Rome. Comme vous
le savez, il a été générateur d'un consensus autour
d'un SMIG minimal de valeurs de tous les signataires.
Je rappelle juste quelques principes: le rejet de la
violence pour accéder ou se maintenir au pouvoir, le
rejet de toute dictature, quelle que soit sa forme ou
sa nature, le respect et la promotion des droits de
la personne humaine tels qu'énoncés par la Déclaration
universelle, les Pactes internationaux sur les droits
de l'homme, la Convention internationale contre la torture.
Vous savez ce qu'il en a été: le pouvoir avait rejeté,
comme il le disait, "globalement et dans le détail",
le Contrat de Rome, les signataires ont été voués aux
gémonies, traités de traîtres. Nous, en tant qu'association,
à un moment donné, on s'est dit "Est-ce qu'on met ça
clairement?", nous avons décidé de nous montrer tels
que nous sommes, ceux qui sont d'accord avec nous viennent
avec nous, ça ne sert à rien d'avoir beaucoup de monde
si les gens ne partagent pas nos opinions fondamentales.
Vous savez ce qui s'est passé en été 1997, qui a été
l'une des périodes les plus meurtrières de cette guerre,
où nous avons vu des crimes contre l'humanité et des
génocides, des massacres collectifs se faire et comme
vous le savez, je ne vous apprends rien, à proximité
de lieux de forces de sécurité, tous corps confondus.
A ce moment-là, notre association a été l'une des premières
à demander une commission d'enquête internationale pour
examiner les faits, situer les responsabilités, nommer
les commanditaires et les criminels, à quelque niveau
qu'ils soient. Voilà pour la présentation.
Je vais donc vous parler de ce travail sur les disparitions.
Je considère que c'est une torture collective. Moi-même,
j'ai un neveu qui est disparu et je vous lirai ce qu'on
nous envoie comme lettre pour nous annoncer sa mort,
alors qu'il est disparu depuis 1995 et qu'il est entre
leurs mains, mais il "meurt dans un accrochage" avant
d'avoir été arrêté par eux et eux... Vous savez qu'en
Algérie, nous avons le don de ressusciter les morts!
Au niveau des conditions générales, les personnes disparaissent
après avoir été arrêtées par les différents services
de sécurité - policiers, gendarmes, militaires, Sécurité
militaire - agissant séparément ou ensemble, dans certains
cas accompagnés par des miliciens. La tranche d'age
de la population victime est plutôt très large. Nous
avons une liste de 70 personnes sur laquelle nous avons
travaillé. La plus jeune a juste quinze ans, elle s'appelle
Nawel Zamzoum, et le plus âgé a 66 ans. Mais, selon
une étude d'Algeria Watch sur environ 2 000 cas, il
ressort un intervalle de 14 à 79 ans. Des adolescents
sont arrachés au monde de l'enfance, des vieillards
voient leur quiétude violée. Les enlèvements se font
au domicile, au travail, dans la rue, au niveau des
barrages mais des fois, il arrive qu'on convoque des
personnes au commissariat et qu'elles disparaissent
après s'être rendues au commissariat. J'ai le cas d'un
père à qui on a demandé de ramener son fils à la gendarmerie,
sinon on l'avait menacé de brûler sa maison et puis,
on lui avait promis de libérer un autre fils qui était
chez eux. Il a lui-même ramené son fils et ne l'a plus
jamais revu. Je vous laisse imaginer sa culpabilité
ensuite, puisqu'il a lui-même ramené son fils en se
disant: "Je fais confiance à la justice de mon pays."
Un certain nombre de personnes disparaissent des commissariats,
où la Sécurité militaire vient les chercher. 65% des
personnes sont enlevées à leur domicile. Les médias
nous disaient que ces gens qui disparaissaient étaient
illettrés et misérables. Or, dans cette liste, on trouve
une grande variété de professions: médecine, magistrature,
architecture, direction de société, informatique, commerce.
75% de ces disparus travaillaient ou faisaient des études.
Les arrestations ont lieu de jour comme de nuit; les
services de sécurité n'hésitent pas à débarquer dans
des voitures banalisées. Les méthodes brutales peuvent
commencer dès l'arrestation. Un père de famille qui
a été enlevé par de nombreux policiers de chez lui,
après effraction de porte, a été torturé chez lui, devant
sa famille de 1 heure à 3 heures du matin, dans sa salle
de bains, en présence de sa fille. Certaines personnes
sont kidnappées en pyjama et pieds nus. Il y a des actes
de vol, de pillage, de vandalisme qui accompagnent les
enlèvements. La pratique des disparitions continue toujours.
Dans notre liste, le cas le plus récent date de mai
1998.
Pour nous le recours à la technique de la disparition
après enlèvement par les forces de sécurité n'est pas
un acte fortuit. Pour nous, c'est un produit qui a été
mis en place par le système pour mener à bien sa guerre.
Je peux vous citer un journaliste d'Al Khabar qui disait:
"Il y a suffisamment de courage pour reconnaître que
les disparitions sont une décision erronée, même si
les conditions des années 1993-1994 suggéraient le contraire."
Maître Bouchachi dit: "Ces enlèvements constituent une
politique générale de l'Etat. En 1992, la loi a donné
toutes les prérogatives aux forces combinées pour procéder
aux enlèvements de citoyens. Les institutions de l'Etat
doivent assumer leur responsabilité historique sur cette
situation tragique qu'ont vécu des milliers de familles
algériennes."
Ce qui se passe pour les disparitions en Algérie aujourd'hui
n'est pas quelque chose d'original. Nous l'avons déjà
vécu pendant la guerre de libération nationale. J'ai
trouvé par hasard rue des Ecoles un livre datant de
1959 intitulé Les disparus, fait par Vergès et d'autres
auteurs moins connus. J'ai été frappée, sidérée même
par la similitude des cas, des méthodes, de l'argumentaire
des autorités et des démarches des familles. Si vous
permettez, je cite un peu Vergès au début du livre:
"Les disparitions sont d'une effrayante monotonie: au
milieu de la nuit, des soldats sont venus, ont enlevé
l'homme, père, fils ou époux et sont partis dans les
rues désertes vers une destination inconnue. La femme
a couru partout, au Commandement d'Alger-Sahel, à la
Xème Région militaire, au Gouvernement général, à la
Préfecture, au tribunal. On l'a écoutée, on a noté ses
déclarations. Tout le monde est compétent et personne
n'est responsable. Elle n'a obtenu aucune réponse à
son angoisse." Les responsables ont changé, les méthodes
et les victimes sont toujours les mêmes, c'est toujours
le peuple algérien qui est touché.
Pour la torture, qui a été instituée en Algérie, je
ne vais pas vous décrire la variété des sévices moraux
et corporels, et puis on a l'impression que nos tortionnaires
sont très compétitifs et ils sont perfectionnistes dans
leurs méthodes. Ce dont on se rend compte, c'est qu'il
y a une volonté de détruire et de briser l'autre. Il
s'agit aussi de terroriser, à mon avis, c'était pour
soumettre un peuple par des moyens despotiques. Vous
savez sûrement qu'on nous montrait à la télévision des
personnes qui étaient dans un état de délabrement moral
et physique incroyable. J'interprétais cela comme un
message: "Faites attention, vous ne pouvez pas bouger."
J'étais vraiment choquée de voir des personnes avec
des bleus ramenées à la télévision et, comme vous le
savez, il y a eu des aveux ou des tortures avec caméras
de télévision. Evidemment, tout le monde a peur.
Je vous lis le témoignage de Rachid Mismi, un avocat
qui est toujours en prison. Qu'est-ce qu'il dit quand
il a été torturé et qu'il s'est retrouvé avec des personnes
qu'il avait lui-même défendu. Quand une personne a été
torturée, écrit-il, "ce n'est pas tout à fait un être
humain. Il a le regard vide et infiniment triste. Au
plus profond de mon être, j'ai ressenti la détresse
d'un être humain qu'on torture. Du plus profond de mon
être, j'ai ressenti ce qu'un être humain n'a pas le
droit de faire à un autre être humain, quel qu'il soit
et quel que soit le crime dont il est accusé."
Je vous lis deux cas. Le premier, Ben Ayel, grand handicapé,
pensionné de l'Etat à 100%. Il logeait dans une baraque
en tôle, dans un bidonville, avec sa femme et ses deux
enfants en bas âge. Il a été violenté chez lui, devant
sa famille, puis emmené au commissariat de la Cité Hayat,
où il a été détenu arbitrairement durant onze jours,
dont sept sans manger et soumis à des actes barbares
de torture. Après l'avoir attaché nu sur le dos sur
un banc en bois, les mains attachées derrière le dos,
on lui a fait ingurgiter de l'eau sale à travers un
chiffon, qu'on lui faisait évacuer en lui marchant sur
le ventre. Il a déclaré en outre que les policiers avaient
déshabillé sa femme devant lui, l'avaient outragée et
craché dessus, le tout accompagné d'injures - vous savez
ce que cela signifie dans nos sociétés. On a le nom
de l'un des policiers - Azzedine - et rien n'a été fait
contre. Ils n'ont pas tenu compte de sa carte d'invalidité
qu'ils avaient entre leurs mains et évidemment aucune
suite judiciaire.
Et voici le cas de Barak Kamel, un douanier, extrêmement
dur. On l'a fait tenir pendant sept jours au milieu
de têtes décapitées dans des tiroirs. Il a été enlevé
de son domicile par des policiers cagoulés, à six heures
du matin, alors qu'il dormait encore. Les trois femmes
trouvées au domicile, dont l'une enceinte de sept mois,
avaient été terrorisées et traumatisées par l'incursion
musclée des policiers et la perquisition bruyante qui
s'en est suivie. Arraché de son lit, il a été jeté à
l'arrière d'une R19, la tête enveloppée dans sa chemise,
coincé entre deux gorilles, la tête plaquée au plancher,
on l'a promené pendant 3 ou 4 heures. Je m'arrête là.
Pour finir, je vais citer Moncef Marzouki: "Chaque fois
que la torture est exercée, c'est un échec renouvelé
de l'idéologie, de l'Etat et de l'homme."
Rencontre
organisée le 26 juin 1999 | Actes
de la rencontre