Directeur: Ahmed Manaï

Rencontre

Actes de rencontre :  Tortures, prisons et prisonniers politiques en Tunisie
Actes de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris à l'occasion de la Journée internationale des Nations unies en soutien aux victimes de la torture
26.06.1999 

Fausto Giudice
Alliance zapatiste de libération sociale


Silence, on mondialise!

Avec Ben Ali au pouvoir, la Tunisie est entrée de plein pied dans la mondialisation. En Tunisie benalienne, le maître-mot de cette mondialisation est la "mise à niveau": il s'agit pour le régime de mettre l'ensemble de la société et des institutions au niveau souhaité par les maîtres du monde, maîtres financiers, maîtres économiques, maîtres idéologiques. La répression tout azimut fait partie intégrante de cette "mise à niveau", de ce nivellement. Cette répression frappe toute forme de dissidence, de désaccord, de déviance par rapport au modèle imposé. Quel est-il, ce modèle? C'est celui d'une économie de marché dérégulée, d'une population disciplinée pour devenir consommatrice de produits standard mondiaux. Ce modèle, imposé au monde entier, du Mexique à l'Indonésie, implique, au prix de graves crises, la disparition d'une grande partie de la production nationale utile avec ses corollaires: l'écrasement des bourgeoisies nationales et la disparition de nombreuses spécificités culturelles propres à chaque pays ou région. L'objectif ultime de ce processus est la production d'un "homme nouveau" entre guillemets, c'est-à-dire la transformation d'une société entière en un conglomérat d'individus atomisés, seulement reliés entre eux par des liens marchands et ayant oublié toute forme de solidarité. La torture et l'emprisonnement deviennent dès lors des instruments centraux de ce processus. C'est que la résistance des sociétés à cette mondialisation est réellement puissante et profonde. Pour la briser, il faut mettre le paquet, répandre réellement la terreur dans tous les coins et recoins de la société. Les Tunisiens vivent aujourd'hui ce qu'ont vécu les Brésiliens, les Indonésiens ou les Sud-Coréens dans les années soixante et soxante-dix, à savoir une dictature mafieuse et tortionnaire. L'élimination des résistances s'est faite selon un plan stratégique éprouvé, le spectre islamiste jouant ici le rôle joué ailleurs par le spectre communiste ou révolutionnaire de gauche. Pour le succès de ce plan, la solidarité étatique internationale a été déterminante. Dans le cas de la Tunisie, le régime Ben Ali a ainsi bénéficié du soutien presque sans faille de l'Union européenne à la répression massive, puisque cette répression était menée au nom de la lutte contre l'intégrisme islamiste. Or, nous savons bien que les islamistes sont loin d'être les seuls, en Tunisie, à être frappés par l'emprisonnement et la torture.

Parallèlement à l'essor de la collaboration inter-étatique dans la solidarité répressive, on a assisté à un effritement des solidarités sociales, non-gouvernementales aussi bien sur le plan intérieur, en Tunisie même, que sur le plan international. C'est là le revers de la médaille de la mondialisation et nous sommes contraints de constater que la stratégie de la terreur a bien atteint son objectif de désolidarisation, de dissociation, de "défraternisation". Résultat: chacun pour soi et le marché pour tous. La privatisation en cours n'est pas seulement un processus économique, c'est un processus politique et psychique de morcellement et de réduction au silence. C'est pourquoi il devient si important aujourd'hui de parler de la torture et de l'emprisonnement en Tunisie. De toute torture et de tout emprisonnement.

Rencontre organisée le 26 juin 1999 | Actes de la rencontre 

 

[Accueil] [Actualités] [presse] [Interviews] [Appel] [Lettre ouverte] [Archives] [Livres] [I.T.R.I]

© 1999-2002 I.T.R.I.