| Actes
de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris
à l'occasion de la Journée internationale des Nations
unies en soutien aux victimes de la torture
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26.06.1999 |
Khaled
M'barek
Centre d'information et de documentation
sur la torture en Tunisie
Le devoir sacré des Tunisiens
I- Le martyre tunisien
Je voudrais d'abord saluer chaleureusement l'initiative
des Tunisiens et de leurs amis qui ont pensé à donner
un contenu à cette journée et à y marquer un temps de
réflexion. Je remercie sincèrement les organisateurs
qui m'ont fait l'honneur de m'inviter à cette importante
manifestation. Une manifestation si rare et en même
temps si nécessaire que cela mérite d'être salué. Seuls
les Tunisiens réellement hostiles à la torture et leurs
amis désintéressés à l'égard de notre pays peuvent entreprendre
ce type de démarche. Les Tunisiens qui - par peur ou
par coupable ambition - courbent l'échine et se prosternent,
rampent, se tortillent et se couchent devant les "prépondérants"
qui tiennent le pays en laisse, ceux-là, dis-je, ne
sont pas capables d'une telle générosité. Certains d'entre
eux ignorent peut-être ce à quoi peut ressembler un
supplice tunisien, comme dirait notre compatriote Ahmed
Manai; mais une majorité de gens savent exactement jusqu'où
le pays s'est enfoncé depuis le putsch du général Ben
Ali... Dorénavant, les Tunisiens seront persécutés par
courants idéologiques et politiques tout entiers, sympathisants
de base, femmes, enfants et vieillards compris... C'est
réellement une première que l'on peut mettre au crédit
du nouveau pouvoir. Cette journée et cette manifestation,
nous voudrions l'espérer, seront l'occasion d'une prise
de conscience toujours plus aiguë de la nécessité d'agir
contre la torture au "pays proche"...On ne perdra pas
de vue quelque chose d'essentiel: cette journée est
placée sous le signe de la lutte contre l'impunité.
Un regret tout de même: nous autres Tunisiens n'avons
pas su nous unir face à ce qui fait le plus directement
le malheur de notre pays. La torture est un thème qui
devrait être le plus fédérateur possible. Les clivages
habituels devraient ne pas avoir cours, être suspendus
momentanément. Ce n'est pas le cas et j'en suis extrêmement
navré. Je n'ai aucun jugement à porter sur les responsabilités
des uns ou des autres quant à cet éparpillement face
à un phénomène à caractère éminemment politique, qui
exige l'union sacrée... Je constate simplement, parce
que les victimes me font de la peine, énormément de
peine...
Cela dit, la torture a fait en Tunisie des ravages qui
nécessiteront de longues années pour être surmontés.
Il faut se rendre compte qu'il existe très peu de familles
qui ne comptent pas un parent proche éloigné victime
de la torture ou de pratiques apparentées. Qu'il soit
politique ou de droit commun, un Tunisien tombé sous
la coupe de la police est quasi automatiquement soumis
à la torture. La garde à vue est ainsi le moment où
le supplicié est plongé dans ce qu'il croit être un
affreux cauchemar qui s'obstine à durer. Nombreux sont
ceux qui en ont gardé des séquelles qui vont largement
au-delà du simple mauvais souvenir. Ceux qui l'ont pu
parmi les rescapés et les fuyards ont quitté le pays
et constitué ce qui est véritablement une diaspora tunisienne,
dont les membres sont éparpillés de la Nouvelle-Zélande
au Canada, en passant par l'Europe et certaines contrées
d'Afrique noire... Ceux-là ont laissé une famille que
la Sécurité d'Etat a vite transformée en souffre-douleur
permanent. Une véritable vengeance par personnes interposées
s'est exercée et s'exerce encore sur les familles des
détenus et exilés. Des drames douloureux ont été créés
par le gouvernement. Des personnes seules ou des familles
qui ont eu l'intention de quitter le pays l'ont payé
très cher. Souvent plusieurs années de prison, avec
les conséquences que l'on peut imaginer pour des enfants
en bas age.
II - De la torture comme forme de gouvernement
Il est à noter, concernant la Tunisie, que la torture
n'est ni un phénomène nouveau ni une pratique limitée
à tel ou tel type d'infraction. Sous Bourguiba, on torturait.
Bourguiba lui-même avait été pris en flagrant délit
de décoration d'un tortionnaire connu. Un journal d'opposition
qui avait relevé le fait avait écopé d'une suspension
de six mois. Il y eut également de nombreuses affaires
de décès en garde à vue de détenus de droit commun.
Certaines avaient fait l'objet d'une relative médiatisation.
L'on peut donc affirmer qu'il existe une tradition dans
ce domaine. Tradition d'autant plus ancrée dans certaines
unités des forces de sécurité intérieures qu'elle aboutira
à la "culture de la torture" qui règne à Tunis depuis
plus d'une décennie.
De ce point de vue, on peut dire que la pratique de
la torture est perçue comme un moyen de maintenir l'hégémonie
établie en novembre 1987. A tout prix. L'Etat n'a qu'un
objectif unique: ne pas être contesté et, s'il venait
à être contesté, s'assurer la capacité immédiate et
permanente d'étouffer toute forme de contestation individuelle
ou collective. Soucieux de faire face à ses phobies,
réelles ou simulées, qui tournent toutes autour du pouvoir
perdu, l'Etat dégage les fonds nécessaires à une surveillance
quasi-pénitentiaire de la société. Il sécrète une caste
d'individus appartenant aux divers corps d'autodéfense
du régime, qui s'apparentent davantage à des névrosés
ou à des délinquants de droit commun qu'à des policiers.
Les gouvernants sont convaincus qu'en dehors de la violence
d'Etat, spécialement sous la forme de torture planifiée
par des spécialistes au plus haut niveau de l'Etat,
il n'y a point de salut. On aboutit à une politique
menée par l'Etat en tant que tel et où les tortionnaires
et les commanditaires, en plus des complices à tous
les échelons, forment l'essentiel, sinon la totalité
du personnel aux commandes du pays. Il ne s'agit pas
là d'une appréciation subjective, mais d'un constat
sur la base de très nombreux témoignages de sources
très diverses, qui laissent apparaître dans le comportement
des tortionnaires des similitudes qui ne peuvent aucunement
être le fruit du hasard. Avec le temps et depuis au
moins 1990, une politique de répression systématique
de toute forme d'opposition avait été enclenchée. C'est
à cette réalité que nous semble correspondre le terme
de tortiocratie. Cette mentalité, cette "culture de
la torture", selon la percutante expression de M. Mavrommatis,
membre chypriote du Comité contre la Torture, appelle
toujours davantage de pratique de la torture. Un système
quasi autonome de reproduction des comportements tortiomorphes
est ainsi mis en place. Il pèsera lourd dans l'avenir
de la paix civile dans le pays.
III - La torture sur les personnes privées de liberté
A travers les récits des Tunisiens qui ont connu l'enfer
des geôles de leur pays et qui ont pu témoigner, se
dégage une constante: tout ce qu'ils ont pu subir à
tous les stades de leur calvaire, qu'il ait duré un
jour ou sept ans, est concerté entre tous les échelons
de la police, de la "justice" et parfois des mouchards
des comités de quartier ou des structures de quadrillage
du RCD au pouvoir. Il est établi que le poste qui effectue
une arrestation en réfère à sa hiérarchie par télécommunications.
Il précise l'identité du "suspect", l'affaire dans le
cadre de laquelle il a été arrêté et les actes de police
qui ont été effectués avec lui. Tant le dépassement
du délai de garde à vue, la falsification des registres
y relatifs, que les agressions physiques de toutes sortes
subies pendant cette période seront connus de toutes
les autorités. Selon les cas, des centrales de tortionnaires,
telles que le Quartier général de la Garde nationale
de Laouina ou les divers services dits "spéciaux" de
la police, dépêchent des représentants pour participer
à l'interrogatoire ou aux séances de torture de suspects
particuliers.
La torture n'est pas réservée à des personnes dont on
connaîtrait l'appartenance politique. Si on a un doute,
on torture. Si rien ne vient confirmer le soupçon, on
renverra la personne dans la rue sans autre forme de
procès...
Tout ou presque a été dit sur les méthodes de torture
employées par la tortiocratie tunisienne. J'ajouterai
simplement que des formes de torture nouvelles semblent
être à un stade expérimental au Ministère de l'Intérieur.
Selon des sources dignes de confiance, des locaux assez
spéciaux semblent avoir été mis en place pour une torture
scientifique, jouant sur l'imaginaire symbolique, la
manipulation mentale et l'usage de drogues assimilées
à des formes de "sérum de vérité"... Nous ne pouvons
pas être catégoriques quant à la généralisation de ce
type de traitement, qui a le mérite de garder un semblant
d'intégrité physique à la victime. Mais au regard du
nombre de morts et à celui, plus important, de ceux
qui ont gardé des séquelles à vie de la torture, on
peut estimer assez probable que le pouvoir tortiocratique
de Tunis cherchera des formes de torture soft... On
peut même s'attendre à une certaine légalisation de
la pratique de la torture, à l'instar de ce qu'a fait
Israël...
Pour ce qui concerne les prisons, il était un temps
où l'entrée dans un centre relevant de l'administration
pénitentiaire signifiait la fin du calvaire que les
prévenus subissaient entre les mains de la police. Depuis
la fin des années 1980, les détenus peuvent être torturés
par les agents de l'administration pénitentiaire. Certaines
formes de torture et de traitements dégradants ont été
transformées en une sorte de rite: dès l'arrivée dans
une nouvelle prison, le groupe de détenus politiques
trouve un comité d'accueil de plusieurs agents qui les
matraquent, les giflent, les mettent à genoux et leur
font subir toutes sortes de brimades... Par la suite,
chaque faute épinglée par un gardien donnera lieu à
une punition qui s'apparente le plus souvent à une forme
de torture. On notera que tous les agents, de quelque
grade qu'ils soient et à quelque corps qu'ils appartiennent,
sont autorisés à infliger des sévices aux détenus. Certains,
qui se targuent d'être des intellectuels, ne s'en privent
pas. La victime peut ainsi subir une bastonnade lors
d'un déplacement dans les locaux ou d'un transfert vers
une autre prison, lors de la promenade ou à n'importe
quel moment, sur simple dénonciation.
A cet égard, la législation, notamment la loi de 1988
sur les prisons, est destinée à la propagande et aux
institutions internationales, qui ne se sont pas laissées
berner. Cette législation, à peu près conforme aux règles
internationales de traitement des personnes détenues,
stipule entre autres que chaque détenu a droit à un
matelas, qu'un conseil de discipline examine le cas
de détenus ayant transgressé le règlement, que chaque
détenu a droit aux soins de santé. On sait bien, avant
les cas Jouhri ou Zran, de quoi est faite l'existence
des détenus qui ont le malheur de tomber malades en
prison...
IV - Les complices des tortionnaires
Un aspect assez peu connu et une zone d'ombre que tout
Tunisien qui se respecte se doit de dénoncer haut et
fort: les tortionnaires seraient beaucoup moins nocifs
sans les complicités qui leur viennent d'autres secteurs
de la société. Le plus souvent sous forme de fausses
ONG (des ONG gouvernementales, a-t-on pu ironiser!)
ou de vraies- fausses ONG (ONG authentiques phagocytées
de l'intérieur, à l'instar de la plupart des unions
professionnelles):
- Les médecins: il existe
en Tunisie une ONG qui s'intitule Jeunes médecins sans
frontières. Elle n'a rien à voir avec la prestigieuse
organisation du même nom. Ses membres, largement financés
par les autorités, portent la bonne parole gouvernementale
là où ils réussissent à tromper des gens et à se faire
inviter... MSF International a protesté auprès de la
fausse MSF tunisienne et l'a menacée de poursuites.
D'autres médecins refusent de délivrer un certificat
constatant des sévices, voire refusent d'examiner un
patient à problèmes. Ils bafouent leur serment...
- Les avocats: une autre
association bidon dénommée Avocats sans frontières sévit
à Tunis depuis plusieurs années. Elle se donne pour
mission de répondre, y compris par l'invective et l'insulte,
à toute partie étrangère qui épinglerait la situation
des droits de l'homme en Tunisie, notamment et surtout
au regard de la torture.
De nombreux autres avocats, dans le cadre d'une lutte
pour une place au soleil, rivalisent de servilité et
de bassesse en vue de s'attirer les bonnes grâces du
gouvernement.
- Les universitaires: il
faut souligner que les gens qui peuplent les bureaux
du Ministère de la Justice et des départements juridiques
d'autres ministères sont des juristes confirmés. Or,
on se rappelle que ce sont les Hocine Chérif et consorts
qui préparent les rapports gouvernementaux à l'attention
des instances internationales de contrôle. Ce sont eux
qui répondent - quand ils répondent - sur les cas soulevés
de l'extérieur. C'est Mohamed Ben Salah qui avait convoqué
les magistrats un à un pour leur faire signer un texte
différent de celui qui avait été adopté lors du séminaire
organisé sous l'égide de la CIJ en décembre 1994.
- Les journalistes: je
m'excuse de ne pas évoquer cette catégorie professionnelle,
car elle n'existe plus en Tunisie, à part quelques plumes
isolées mais solides qui s'expriment à l'étranger...
Pour le reste, ce ne sont même pas des complices...
V - L'impunité en Tunisie, une plaie nationale
Depuis 1989 au moins, Amnesty International n'a cessé
de dénoncer la situation en Tunisie et de recommander
au pouvoir en place des actes concrets et précis pour
redresser une orientation qui avait tout de la dérive
mafieuse. Rien qu'en suivant l'évolution des rapports
de cette organisation, on se rend compte que les vérités
étaient dites de plus en plus crûment. Depuis le petit
livre de janvier 1994 (Du discours à la réalité), l'organisation
avait jugé la situation si grave qu'elle s'était départie
très largement de sa légendaire réserve diplomatique:
toutes les perversions du système judiciaire ont été
exposées au grand jour. Les responsables de l'application
des lois ont été sermonnés par catégorie. Des exemples
précis et circonstanciés ont été avancés à l'appui de
chaque thèse. D'autres témoignages et d'autres rapports
sont venus s'accumuler depuis et prouver définitivement
que la torture et les pratiques connexes sont loin d'être
un phénomène marginal ou des dépassements-individuels-non-conformes-à-la-politique-de-l'Etat...
Depuis, des tragédies ont été mises au jour (décès en
garde à vue ou en prison). D'autres avaient été évitées
de justesse (divorces forcés, notamment Timoumi). Mais
jamais un agent d'exécution ou un donneur d'ordre n'a
été traduit en justice, ni inquiété le moins du monde
du fait de son activité criminelle. Nous avons même
des informations sur des cas précis de promotions récoltées
par des tortionnaires, notamment sous forme de décorations
(Hassen Abid, que M. A. Manai connait bien) ou d'affectations
à l'étranger.
Cette situation a abouti à un sentiment général de sécurité
chez les tortionnaires, qui participe du cercle vicieux
de la torture qui s'auto reproduit. Dans la mesure où
ils estiment ne jamais avoir de compte à rendre à personne,
les criminels dépassent même les ordres qui leurs sont
donnés et se transforment, d'une manière que leur hiérarchie
ne peut absolument pas ignorer, en véritables gangs
mafieux tenant la population sous leur coupe et usant
et abusant de leur pouvoir sans fin, notamment pour
extorquer de l'argent à des citoyens qui savent qu'il
vaut mieux éviter les "histoires"...
C'est dans ce cadre que nous autres Tunisiens devons
nous féliciter particulièrement de l'avènement du Tribunal
pénal international qui, osons l'espérer, aura un jour
ou l'autre à demander des comptes aux tortionnaires
et, surtout, à leurs commanditaires, qui ont ensanglanté
la Tunisie et en ont fait un vaste atelier de torture.
Il nous incombe, ainsi qu'à tous les amis de notre pays
d'agir en vue de contraindre le pouvoir du général Ben
Ali à ratifier les statuts du TPI. Dans le monde actuel,
avec l'arrestation et la mise sous écrou extraditionnel
de Pinochet, ainsi que l'inculpation de Milosevic, il
n'est plus aisé de résister au mouvement. Tout en étant
pleinement conscient des aspects pervers potentiels
de ce dispositif, du fait de la monopolarisation du
monde, j'estime que notre pays peut en tirer un bénéfice
certain dans sa lutte pour préserver sa paix civile.
Quant au Comité contre la Torture, le pouvoir tunisien
est comptable devant lui de tous ses agissements envers
ses administrés en général (procédure des rapports périodiques),
comme envers chaque particulier (procédure des plaintes
individuelles au titre de l'article 22). Or, il est
navrant de constater que, depuis l'entrée en activité
du Comité en 1989, il n'a reçu qu'une ou deux plaintes
de particuliers tunisiens. Dans une diaspora de plusieurs
milliers de personnes à travers le monde, dont nombreux
ont eu affaire à la police politique et aux geôles du
général Ben Ali, ce silence contribue à réduire la crédibilité
du discours tunisien non-gouvernemental sur la prédominance
de la torture.
Pour être efficaces et pratiques, j'appelle tous les
Tunisiens ici présents à ne pas se séparer avant de
passer en revue ensemble des cas qui pourraient être
déférés au Comité. Et que l'on ne nous parle pas de
la sécurité de la famille. Le pouvoir ne leur a rien
épargné qu'il pourrait leur faire subir maintenant.
J'insiste ici sur le fait que le simple pourvoi devant
le Comité, avec nom et adresse, constitue déjà une forme
de protection puisque le Comité va demander au gouvernement
de ne pas s'en prendre aux familles. Le plaignant devra
juste mettre au point un système efficace de liaison
téléphonique avec les personnes qu'il estime susceptibles
de subir une réaction contre une éventuelle action devant
le Comité...
Sans ce minimum de courage, nous aurons refusé de témoigner
sur notre pays. Or, que nous reste-t-il, pour notre
honneur et celui de notre pays, que cette capacité -
et ce devoir - de témoigner?
Rencontre
organisée le 26 juin 1999 | Actes
de la rencontre