Directeur: Ahmed Manaï

Rencontre

Actes de rencontre :  Tortures, prisons et prisonniers politiques en Tunisie
Actes de la rencontre organisée le 26 juin 1999 à Paris à l'occasion de la Journée internationale des Nations unies en soutien aux victimes de la torture
26.06.1999 

Mabrouk Ksir
Réfugié tunisien, ancien prisonnier politique

Témoignage

Né en 1964, Mabrouk Ksir, de Remada, a été arrêté le 3 mai 1991 à Sousse. Il était alors sergent-chef de l'armée de terre, dans laquelle il s'était engagé en 1982. En 1992, il a été condamné par le tribunal militaire de Bouchoucha à six ans de prison et cinq ans de surveillance administrative pour "atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat". Libéré le 19 juin 1997, il fuit la Tunisie le 1er octobre 1997 et demande l'asile en France en 1998.

Le 3 mai 1991, alors que j'étais en stage technique à Sousse, je suis appelé par un commandant qui m'informe qu'on avait besoin de moi à mon service à Tunis. Il me fait conduire par un adjudant, en voiture bâchée avec chauffeur, à la Sécurité militaire de Bab Saadoun. On me demande de remplir une fiche de renseignements puis, vers 20 heures, on me passe les menottes. C'est seulement à ce moment-là que je comprends que je suis en état d'arrestation, pour des motifs que j'ignore.

Je suis ensuite conduit, en compagnie d'autres militaires, à la prison militaire d'El Aouina. J'y reste deux jours sans être entendu, à l'issue desquels je suis ramené à la Sécurité militaire pour un interrogatoire qui a duré une demi-journée. On me met par la suite dans une pièce d'à peine 5m2 en compagnie d'une dizaine de personnes.

Le 7 juin 1991, je suis conduit au siège de la DST, la Direction de la sûreté de l'Etat, au quatrième étage du Ministère de l'Intérieur, à Tunis. C'est là que j'ai fait connaissance avec la torture. Ce furent des moments d'épreuve d'une insoutenable violence, dont seul Dieu, je l'espère, pourra me récompenser. Règle générale: les interrogatoires commencent par une bastonnade du suspect qui le terrorise et le met en condition de donner la réponse souhaitée à toute question. Il ne sort de l'interrogatoire qu'une fois qu'il a assumé la responsabilité de tout ce dont on l'accuse et que son dossier est bien chargé. De telle sorte, le juge d'instruction n'a aucun mal à l'inculper, à le mettre sous écrou et à le faire passer en jugement. Dans les cas où le dossier est mal ficelé, le juge fait retourner le suspect à la DST pour charger le dossier... Ce fut ainsi le cas de Mohamed Ben Salem et de bien d'autres.

Dans ce bureau du quatrième étage du Ministère de la torture, quatre fonctionnaires m'attendaient. Dans ce bureau, il y a un placard dans lequel on trouve des barres de fer, des grosses matraques, des bâtons longs, des câbles électriques, des tronçons de caoutchouc. Deux tables sont rapprochées l'une de l'autre et sont utilisées avec ce matériel pour les séances de torture. Dès mon entrée, les quatre fonctionnaires se sont jetés sur moi et m'ont roué de coups, de gifles. Ils m'ont ordonné de me déshabiller. Puis, me plaquant à terre, ils m'ont attaché les mains enserrant les genoux et les pieds, puis ont enfilé une barre de fer entre mes genoux et mes avant-bras et m'ont suspendu entre les deux tables. Ils ont alors commencé à me frapper partout, surtout sur la plante des pieds et la tête, avec une violence inouïe et très longuement. Les mains et les pieds se gonflent, la peau des pieds se déchire sous les coups. Pour m'empêcher de crier, ils m'enfoncent un morceau de couverture dans la bouche. Après cette séance, ils m'ont laissé suspendu dans cette position, pendant que l'un d'eux s' installait à une machine à écrire et établissait des fiches de renseignement sur toute mon histoire et celle de dix autres membres de ma famille. Quand il a terminé les fiches, les trois autres ont recommencé à me frapper et lui s'est mis à piocher dans les procès-verbaux d'autres suspects en vue de nous compromettre les uns avec les autres. Entre deux séances de torture, on m'a dit qu'un ancien collègue de travail avait cité mon nom, ce qui a suffi pour me faire arrêter. J'ai rencontré ce collègue en prison avant le procès. Il m'a dit que lui-même avait été dénoncé par un autre collègue et m'a avoué que sous la torture, il a cité les noms des personnes avec lesquelles il avait travaillé.

J'étais arrivé à onze heures du matin. A 21 heures, devant mes refus répétés de signer le soi-disant procès-verbal qu'ils avaient concocté, malgré leurs menaces de passer à d'autres étapes de torture, ils m'ont transféré au sous-sol, dans la cellule n°3, avec trois autres personnes qui avaient aussi été torturées. Pendant les dix heures passées au quatrième étage, j'entendais des cris provenant d'autres bureaux.

Toutes les cellules du sous-sol étaient pleines. Nous sursautions tous à chaque fois que la sonnette retentissait en pensant qu'on venait nous chercher. Mes co-détenus m'ont dit que Abdelaziz Mahouachi avait succombé à la torture dans la cellule où nous étions. La seule trace restant de lui étaient ses chaussures. Lorsque j'ai dit que j'avais refusé de signer, l'un de mes compagnons m'a conseillé de le faire plutôt que de mourir sous la torture.

Le lendemain, j'ai été amené dans un autre bureau. Même scénario que la veille. Finalement, j'ai du signer le procès-verbal sans connaître son contenu. Ramené à la cellule n°3, j'y suis resté un peu plus d'une semaine. Puis on m'a conduit à la prison du Mornag qui, à l'époque, était passée sous le contrôle de la DST pour héberger toutes les personnes en garde à vue avant leur passage devant le juge d'instruction. J'y suis resté jusqu'au 27 juin 1991, date de mon inculpation par le juge d'instruction militaire, ce qui représente une cinquantaine de jours de garde à vue, alors que la loi n'en autorise que dix. Ils on falsifié la date de mon arrestation, indiquant que j'avais été arrêté le 20 juin. D'autres sont restés en garde à vue jusqu'à sept mois, période qui ne leur sera pas comptabilisée pour purger leur peine. Moi-même, j'aurais dû être libéré le 3 mai 1997, mais je ne le fus que le 19 juin.

Je n'ai donc appris que le 27 juin 1991 que j'étais accusé d'avoir porté atteinte à la sûreté de l'Etat. Le juge d'instruction, qui m'auditionnait en l'absence de tout avocat a noté toutes mes dénégations mais pas mes dénonciations de la torture subie. Il m'a donc écroué à la prison du 9 avril à Tunis.

Nous avons été divisés en trois groupes et placés dans trois chambrées, chacune située dans une aile distincte. J'étais moi-même dans une de ces chambrées exiguës parmi 60 détenus, coupés de tout et sans aucun moyen de communication.

Le 26 octobre 1991, j'ai été transféré à la prison de Bordj Erroumi, dans un convoi d'une dizaine de véhicules pleins de prisonniers. Dès notre arrivée à Bordj Erroumi, les gardiens nous ont accueilli en formant une double haie, nous matraquant et nous giflant. Arrivés dans la cour intérieure de la prison, nous nous sommes retrouvés face au directeur, le lieutenant Mohammed Zoghlami, qui nous a ordonné de nous mettre à genoux et de caqueter comme des poules, pendant que nous recevions sur le dos et la tête les coups de matraque et les coups des gardiens, qui nous criaient de caqueter plus fort, ainsi que les coups de pied du directeur lui-même, qui se déplaçait, suivi d'un détenu de droit commun qui portait une tasse de café.

Nous avons été placés dans deux pavillons isolés du reste de la prison. Dans chaque chambrée, il y a un "caporal", qui est un droit commun, et deux indicateurs. Pendant les huit mois où nous sommes restés à Bordj Erroumi, presque tous les jours, le directeur Zoghlami faisait une tournée de nos chambrées. A son entrée, le caporal crie: "Tous debout et garde-à-vous!" et nous fait aligner sur deux rangs. Puis le directeur défile entre les deux rangs, distribuant coups et gifles. Tout détenu qui ose s'adresser à lui est envoyé au "silo" - le mitard - et soumis à des séances de torture. Après chaque visite officielle, tous les détenus qui ont exprimé des doléances aux visiteurs sont envoyés au "silo". "C'est moi votre père, vous devez vous adresser à moi", aime-t-il dire. Son adjoint, l'adjudant Mohamed Ouechtati ne se déplace qu'avec sa matraque. Un jour, il pénètre dans notre chambrée et nous donne l'ordre de faire nos bagages pour un changement de résidence. Il nous donne cinq minutes pour sortir. Parmi les derniers, il y a le détenu Abdallah Saber, condamné à seize ans de prison. Ouechtati le matraque et le gifle jusqu'à le faire tomber.

Bordj Erroumi est une ancienne caserne de l'armée française. Les chambrées sont les anciennes écuries, où s'entassent de 90 à 150 détenus, infestées de punaises qui attaquent les détenus la nuit. Chaque chambrée ne dispose que d'une toilette et d'un petit bassin rempli d'eau. Il est interdit de se laver dans les chambrées et parfois, on passe un mois sans douche.

Dans les "silos", il y a un sommier de fer sans matelas auquel le détenu est attaché, sur le dos, par les pieds et les mains. Pour lui permettre de manger un quignon de pain, on ne lui détache qu'une main. Ce régime peut durer de dix à trente jours. Kilani Ben Youssef, Attig Sahbi et d'autres compagnons de chambrée, y sont passés et me l'ont raconté.

La plupart des détenus sont atteints par la gale.

La veille du procès, la police politique a contacté plusieurs des prévenus, les incitant à faire certaines déclarations à l'audience, les menaçant de tortures s'ils refusaient d'obéir. C'est le cas de Makhlouf Bouraoui , Hédi Elghali, Nabil Nouri etc. La plupart ont refusé et l'ont payé cher. Ainsi Bouraoui a été torturé tout au long de sa détention.

Revenus à la prison du 9 avril pour le procès, nous avons été mis à l'isolement total. Moi, j'étais dans le pavillon E, chambre 17. Le procès a duré du 9 juillet au 28 août 1992. J'ai été condamné à six ans de prison ferme et à cinq ans de surveillance administrative. Ensuite commença la "traditionnelle tournée" des prisons qui sert à déstabiliser le prisonnier autant que sa famille. De plus, originaire du sud, j'ai été incarcéré dans des prisons situées au nord du pays.

Le 30 août 1992, j'ai été transféré à la prison civile de Tunis et placé à l'aile H2. Nous étions 76 détenus dans une chambrée prévue pour 24 personnes.

Le 16 février, j'ai été transféré à la prison de Messadine pour une semaine, puis à celle d'El Houareb. Nous étions 150 détenus dans une chambrée prévue pour à peine 100.

Le 2 juillet 1993, j'ai été transféré à la prison civile de Tunis, dans l'aile DP2, réservée aux détenus de droit commun. Le chef du pavillon était le sergent-chef Belgacem, qui avait coutume de punir les jeunes détenus politiques de 16 à 20 ans en les faisant s'agenouiller dans le vestibule du pavillon en tenant un tabouret à bout de bras. A chaque fois qu'ils s'affaissaient, ils recevaient des coups de matraque. Certains de ces jeunes avaient été avec moi à Bordj Erroumi. Le matin du dimanche 11 juillet 1993, j'ai été amené avec mes co-détenus au bureau du lieutenant Nabil Idani, chef de secteur, de permanence ce jour-là. Il nous a fait entrer l'un après l'autre, nous torturant en compagnie d'un autre lieutenant. J'ai eu un tympan crevé. Un autre détenu, Lamine Gani s'est mis à saigner de l'oreille. Le lendemain, lui et moi avons été admis à l'infirmerie, où le médecin a constaté les dégâts. J'ai demandé papier et stylo et j'ai rédigé une plainte au directeur de la prison. Suite à cela, le tortionnaire nous a convoqués pour nous engueuler et nous intimider: nous n'avions pas le droit de porter plainte, selon lui.

Les médecins: à El Houareb, il y a une seule visite médicale de quatre heures tous les quinze jours. Dans d'autres prisons, ce n'est guère mieux.

Le rasage est obligatoire au maximum tous les trois jours. Une seule lame est disponible pour un groupe de 12 à 30 détenus. Les barbiers, des droits communs, font des concours à qui rasera le plus de détenus avec une seule lame.

Le 23 septembre 1993, j'ai à nouveau été transféré à Bordj Erroumi, où je suis resté jusqu'au 29 mai 1994. Ce jour-là, j'ai été ramené à la prison civile de Tunis que je n'ai plus quittée jusqu'au 19 juin 1997, date de ma libération. Pendant toute cette période, j'ai été constamment transféré d'aile en aile.

Rencontre organisée le 26 juin 1999 | Actes de la rencontre 

 

[Accueil] [Actualités] [presse] [Interviews] [Appel] [Lettre ouverte] [Archives] [Livres] [I.T.R.I]

© 1999-2002 I.T.R.I.